Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Michel Pastoureau raconte l'histoire du taureau, créature mythique mais un peu déchue

Après l'ours ou le loup, l'historien des couleurs et de la gent animale évoque une bête créée artificiellement à partir de l'aurochs il y a 10 000 ans. C'est passionnant.

Tout commence dans la grotte de Lascaux.

Crédits: DR.

Il existe deux Michel Pastoureau. Sans doute se rencontrent-ils sous le signe de l’héraldique, la spécialité initiale de l’historien français qui lui a consacré une thèse en 1972. Dans les différents armoiries et blasons se trouvent en effet des couleurs franches, posées en aplats. Elles portent ici des noms nobles comme «gueule» (rouge), «sinople» (vert) ou «sable» (noir). Il s’y cache aussi nombre de bêtes, pas forcément aristocratiques. «Au Moyen Age, les animaux représentent environ les deux tiers des figures choisies comme cimiers, et dans cette faune particulière le taureau occupe une place de choix, comme du reste tous les animaux ayant des cornes.» Pensez au drapeau du canton d’Uri, où le moins paisible des ruminants de nos campagnes arbore un somptueux «piercing» nasal! Cet oriflamme est «d’or au rencontre de taureau de sable, bouclé et lampassé de gueules», nous dit doctement Pastoureau.

Michel Pastoureau. Photo 24 Heures.

Je vous rassure tout de suite! Le populaire auteur de livres comme «Bleu», «Rouge», «Noir». «Jaune» ou «Vert» (on attend toujours «Blanc») ne va pas jargonner souvent dans son nouvel ouvrage portant sur un mammifère appartenant au «bestiaire central». Lui qui a si bien évoqué le loup ou l’ours (et aussi le porc dans «Le roi tué par un cochon», dont je vous ai parlé en 2015) donne un livre grand public avec «Le taureau, Une histoire culturelle». Parfait conférencier, cet homme rondouillard et jovial sait toujours s’adresser aux gens en se mettant à leur portée. Il réalise cette fois qu’il leur demande beaucoup. Le parcours bovin commence en effet au paléolithique pour se terminer aujourd’hui. Un temps présent assez terne, pour tout dire. Le sperme du taureau se voit congelé avant utilisation. Voilà qui jette déjà un froid. Les vaches sont «de plus en plus souvent élevées en batterie, dans des étables gigantesques.» Leur lait se voit en plus diabolisé par ces pisse-froid que sont les nutritionnistes. Quant aux flatulences des malheureuses, elles mettraient en péril la couche d’ozone selon les écologistes. C’est à en meugler de désespoir.

Dieu en Egypte

Mais avant ce triste destin ayant presque fait disparaître du paysage suisse son animal emblématique, que de siècles (que dis-je de millénaires!) glorieux. Tout commence par l’aurochs, dont l’image se retrouve sur les murs de cavernes, à Lascaux ou à la Grotte Chauvet. Ces énormes bêtes, à la fois craintes et recherchées (pour leur viande et leur peau) par nos lointains ancêtres, ont peu à peu perdu du terrain. Les hommes en ont domestiqués quelques-uns. Puis ils les ont manipulés, alors qu’on ne savait encore rien de la génétique. Au fil du temps, les aurochs sont ainsi devenus des taureaux plus râblés, mais aussi des vaches et des bœufs. Cela se passait il y a environ 10 000 ans. Les aurochs sauvages se sont fait tout petits, si j’ose dire. Ils devenaient de moins en moins nombreux. Leur disparition n’est pas si vieille que ça. Le dernier spécimen connu, déjà protégé à l’époque, s’est éteint dans une forêt polonaise en 1627.

Le "Taureau Farnèse" découvert en 1546. Photo RMN.

Le taureau et sa petite famille avaient entre-temps pris du galon. Les Egyptiens, qui étaient un brin zoophiles, avaient fait un dieu de l’Apis. Nout et Hathor, déesses vénérées, étaient des vaches jugées hyper sexy il y a 3000 ans. Les Grecs et les Romains, eux, tendaient plutôt à sacrifier aux divinité les plus belles bêtes. Elles devaient, mais oui, se montrer «consentantes». Il y avait même à Rome l’éventrement de la bête enceinte, symbole de fécondité. Même topo, ou presque, avec les adeptes du culte de Mithra, ce dieu unique étant aussi solaire que l’Aton du pharaon Aménophis IV. Un fâcheux concurrent pour le Christ dans les première siècles de notre ère, que ce Mithra pour lequel on égorgeait des taureaux! D’où une sorte de «fatwa» lancée plus tard contre un animal trop présent. Et l’exaltation à sa place du bœuf, sage, calme et obéissant. Castré en plus. Tout pour faire un bon catéchumène, d’où sa présence dans la crèche, évoquée non pas dans les évangiles canoniques, mais dans celle du pseudo-Mathieu.

Le choix de la vulgarisation

Michel Pastoureau saute ainsi d’un siècle à l’autre, passant du mythe grec (et il y en a des gratinés de l’enlèvement d’Europe à la copulation de Pasiphaé avec le taureau blanc envoyé par Poséidon!) au labourage moderne. Moins glamour, évidemment, de se retrouver sous le joug! L’historien raconte sans trop simplifier. C’est ce que l’on appelle faire de la vulgarisation. Le plus difficile des travaux d’écriture. Il reste selon moi bien plus commode de rester dans l’entre-soi universitaire. L’inintelligible ne fait pas de vagues. A 73 ans, le Français a choisi de s'adresser au lecteur moyen qui voudrait en savoir davantage. Interdit du coup de le décevoir! Cet homme (ou cette femme) veut comprendre. Une noble attitude quand on sait l’actuelle déperdition des savoirs traditionnels!

Pas dans le livre, mais c'est une icône suisse. "Le taureau des Alpes" d'Eugène Burnand. Photo MCB-a Lausanne 2020.

Il fallait à ce livre vendu à petit prix (en France du moins. En Suisse cela se gâte un peu...) les illustrations que l’écrivain pourrait commenter. Au fil des pages, le lecteur retrouvera ainsi des pièces archéologiques dont l’énorme «Taureau Farnèse» du musée de Naples (cinq mètres de haut, l’unique bloc de marbre pesant 24 tonnes!). Puis des vitraux et des enluminures médiévaux. Et enfin un peu de peinture moderne, signée Pablo Picasso ou Bernard Buffet. Devenu presque invisible dans les champs, le taureau survit heureusement chez Roy Lichtenstein et Andy Warhol. Pastoureau eut pu rajouter «La vache qui rit», récemment «relookée» comme je vous l’ai expliqué il y a peu. Si la viande de bœuf remplit nos ventres, l’image de la vache nourrit donc encore les imaginaires. Il n’y avait plus qu’à ajouter "in fine" la corrida au livre. Un exercice ne remontant pas plus loin que le XVIIIe siècle en Espagne. Là, Michel Pastoureau est contre. Il ne nous le dit pas, mais son texte le laisse entendre avec des mots plantés dans ses phrases comme des banderilles… Olé!

Pratique

«Le taureau, Une histoire culturelle», de Michel Pastoureau, aux Editions du Seuil, 160 pages.

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