Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Michel Pastoureau raconte dans un livre illustré l'histoire des diaboliques "Rayures"

Il s'agit de la nouvelle mouture d'un ouvrage publié à l'origine en 1991. Les raies vestimentaires sont longtemps restées scandaleuses, voire monstrueuses.

Musique de jazz vers 1920. Le livre de Pastoureau montre la même couverture de partition en rouge.

Crédits: DR.

Le scandale est bien sûr éventé depuis longtemps. Mais quand il a éclaté, à la fin de l’été 1254, il semblait monumental. Indépassable. Inouï. Pensez! Le roi Louis, qui n’était pas encore saint, rentrait d’un de ses Croisades ratées (il avait passé quatre ans emprisonné en Terre Sainte) avec des religieux inconnus en France. Parmi ces nouveaux, les frères de Notre-Dame du Mont-Carmel (futurs carmes, chaussés ou non) arboraient un manteau rayé. L’étoffe du Diable! Il faudra plus de trois décennies et une bulle papale pour que ces moines moqués (et parfois lapidés) dans les villes consentent à changer de tenue. Une cape entièrement blanche, à laver plus souvent. C’est bien connu. Quand on vous agresse dans le domaine religieux, c’est qu’on a forcément raison. Je vous renvoie à l’actualité présente.

La couverture (rayée of course!) du livre. photo DR.

Le manteau rayé (ou «barré», comme on disait à l’époque) des carmes forme la longue introduction d’un livre de Michel Pastoureau revenu aujourd'hui sous une forme inédite en librairie. Paru au Seuil, «Rayures, Une histoire culturelle» constitue une nouvelle mouture de «L’Etoffe du Diable». Le livre était sorti avec beaucoup de succès en 1991, ce qui avait amené à 42 traductions. Un record quand on n’est pas Dan Brown ou J. K. Rowling. Cette première version demeurait pourtant pauvrement illustrée en noir et blanc. La couleur, qui s’imposait vu le sujet, est venue avec un gros album sorti en 1995. Un album comme de juste épuisé. D’où cette refonte tardive, qui a permis à la fois d’enrichir l’iconographie, surtout médiévale, et de reprendre le texte. Devenu l’historien populaire par excellence, Michel Pastoureau n’en finit pas de découvrir des écrits anciens montrant les préjugés entretenus contre le bigarré. Forcément satanique. Début 2021, une campagne publicitaire affichée sur les murs du métro disait encore: «Cet été, osez le chic des rayures.» Osez…

Succès tardif vers 1770

Bien sûr, c’est comme pour tout à notre époque. Il y a rayure et rayure. Tout demeure question de dosage. Après des siècles d’opprobres, qui ont revêtu dans les miniatures les méchants de vêtements rayés (suivant les siècles horizontalement ou verticalement), la bigarrure a trouvé sa respectabilité vers 1770. Peut-être grâce au drapeau américain de la Guerre d’Indépendance. «Stars and stripes». L’«américanophilie» ambiante a alors permis des robes et des gilets rayés. Timidement, puis en masse. Difficile d’imaginer la Révolution française sans pantalons rayés ni tissus muraux faisant se succéder dans un ordre bien défini les mêmes bandes colorées. Rouge, blanc bleu, si possible. La tendance a persisté jusque vers 1820, avant de revenir un peu avant 1870. La mode tourne en rond. Tout le monde sait cela. Moins volatils (?), les hommes sont depuis restés fidèles aux rayures pour leurs costumes (trois, puis deux pièces) ou leur linge. Eux aussi changent pourtant d’idées comme de chemise. Mais, comme je vous l’ai déjà dit, il y a rayure et rayure.

Rayures musicales tirées du "Codex Manesse". Vers 1310. Photo DR.

Bien sûr, pendant les vacances tout semble permis depuis des décennies. Et donc les marinières à la Pablo Picasso, qui reprennent elles-mêmes des modèles adoptés par les gens de la mer, sans doute dès le XIVe siècle. Le décor estival se met au diapason. Un store rayé introduit un peu de gaieté et incite à manger glaces et gaufres. Jadis les tentes des plages aussi se voulaient bleues et blanches, et plus souvent encore rouges et blanches comme aujourd’hui les toiles des «transats». Mais il y a le reste du temps! Et dans ce reste, la rayure doit demeurer discrète suivant les professions. Dans ces bastions du conservatisme que restent les banques ou la maisons d’assurances soyons prudents. Il existe un monde entre la chemise bleu clair et blanc à rayures étroites de l’homme d’affaires américain et le complet à larges bandes noires, entrecoupées par des filets blanc cru, des mafiosi d’antan. Ces différences vestimentaires tendent sans doute davantage à s’estomper que le suggère Michel Pastoureau. Bien des métiers refusent aujourd’hui les codes.

Finies les transgressions?

Ayant vécu l’Enfer, les rayures reviennent donc de loin. Elles ne distinguent plus de manière permanente l’exclus et le réprouvé. Le bouffon, le bourreau, la prostituée exerçant tous des professions par ailleurs jugées bien utiles. La «barrure», à moins d’être rouge pétard et jaune citron, n’offre plus rien de la transgression. Il subsiste tout de même des accoutrement sentant le clown. Quoique, finalement… Promenez-vous en ce moment dans la rue. Et regardez. Vous y verrez tout et son contraire. Même le jean troué, qui découvre parfois des genoux tant masculins que féminins bien cagneux, ne fait plus sourciller personne. Michel Pastoureau, qui signe à nouveau là un livre remarquable d’intelligence, de clarté mais aussi de modestie, ne le dit pas. Mais la raie interdite date d’un temps où le «high» dictait encore les convenances. Or, depuis plus de trente ans (autrement dit la parution de «L’étoffe du Diable»), le «low» commande, avec ce qu’il suppose de «trash». Et si la rayure, même énorme, même voyante, même vulgaire, n’était aujourd’hui plus assez audacieuse pour certains et certaines?

Charlotte Corday, peinte rétrospectivement par Paul Baudry en 1860. A la pointe de la mode pour 1793, son époque. Photo DR.

Pratique

«Rayures, Une histoire culturelle», de Michel Pastoureau aux Editions du Seuil, 158 pages. Très abondantes notes, en petits caractères.

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