Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Michel Pastoureau en arrive à "Jaune". Un des événements livresques de l'année

Depuis que l'historien a sorti "Bleu" en 2000, ses ouvrages sont attendus par un large public. Celui-ci se retrouve aujourd'hui face à une couleur ambivalente.

Le jaune selon Kasimir Malévich.

Crédits: DR

Il nous en a fait voir de toutes les couleurs. Enfin, presque! Il y a bientôt quarante ans que Michel Pastoureau s'est fait l'historien du bleu, du noir ou du rouge. C'est l'un de grands chevaux de bataille de l'universitaire français avec les animaux. Mais par n'importe lesquels. L'homme qui se révèle parfait conférencier avec son verbe haut et son visage rubicond, préfère ceux qui sont doués d'une forte symbolique. L'ours, un roi déchu. Les cochons, dont celui qui tua un jour le dauphin de France. La licorne, même s'il s'en rencontre peu dans les jardons zoologiques. Le loup.

C'est néanmoins les couleurs qui l'emportent dans l'esprit d'un public toujours plus large. Il y a quelques semaines, la sortie de «Jaune» chez les libraires faisait autant l'objet d'attentions que la "mise en place" de l'actuel Goncourt. Pastoureau est devenu une vedette, en ce sens qu'il parle à tout le monde. A 72 ans, l'homme peut aussi bien participer à un colloque académique qu'à une discussion sur un plateau de télévision aux heures de grande écoute. Et «Jaune» interpelle d'autant plus que la France se voit secouée depuis un an exactement par les Gilets jaunes. Qu'est-ce que nous dit la tonalité adoptée par ces trublions de la politique française?. Que peut-elle au contraire bien nous cacher?

L'orangé est un jaune

«Jaune» arrive après une série, mais il ne s'agit pas pour autant d'une conclusion. Il y a d'abord eu «Bleu»en 2000. La couleur préférée des Occidentaux depuis qu'elle est sortie du lot au XIIIe siècle. Elle incarne depuis le roi de France et le manteau de la Vierge. Est ensuite venu «Noir» en 2008. Il faut bien admettre que le noir, qui symbolise aussi bien le deuil que l'élégance, constitue une couleur. «Vert» a suivi en 2013. Une coloration ambivalente, longtemps restée difficile à produire et à fixer pour les teinturiers. Il y a enfin eu «Rouge» en 2016. Toujours au Seuil. La nuance un peu déchue. Le rouge s'intercalait seul, dans l'Antiquité, entre le noir et le blanc. Notons que Pastoureau a produit par ailleurs deux brefs essais. Il y a eu le rose. Une histoire courte, vu qu'elle commence au XVIIIe siècle. C'était pour le catalogue de l'exposition Barbie du Musée des arts décoratifs de Paris, qui ne s'appelait pas encore le MAD. Pastoureau a enfin donné un texte sur l'orangé à l'occasion de la modeste prestation du Musée Henner de Paris sur les roux et les rousses. Une initiative très originale qui aurait été parfaite pour le Grand Palais.

"Le Christ jaune" de Paul Gauguin. Est-il vraiment jaune? Photo RMN

Les pages sur l'orangé se voient reprises, une fois adaptées, dans «Jaune». La chose fait supposer que l'orange ne fera jamais l'objet d'un gros ouvrage indépendant. Aussi ambivalent que le vert, même s'il s'agit cette fois d'une couleur primaire, le jaune possède en effet un aspect positif et un autre négatif. Avec une pointe de rouge, c'est la tonalité de l'or et du soleil. Un métal et une étoile quasi divinisés. Avec un soupçon de vert, le jaune se dégrade. Il devient la couleur du souffre, du soupçon, de la jalousie, de la cocufication, de l'urine, de l'hérésie et du manteau de Judas. Un monsieur qui n'a pas bonne réputation. Il incite alors au rejet. Pastoureau se devait ainsi d'avoir des mots et une image pour l'étoile jaune portée par les Juifs sous le nazisme, même s'il lui fallait bien avouer qu'il a aussi existé des étoiles oranges avec des lettres vertes...

Attraction et répulsion

Tout le livre, qui se présente sous la même forme carrée que les autres, joue donc de cette attraction et de cette répulsion, l'auteur se limitant volontairement à l'Occident. En Asie, les donnes ne seraient bien entendu radicalement différentes. Pensez au jaune de l'empereur de Chine ou au safran des moines bouddhistes! Le parcours choisi pour le lecteur est à nouveau historique. Il remonte plus loin que les autres, vu que les ocres des peintures rupestres ressortent du jaune pour Michel Pastoureau. Tout commence d'ailleurs bien. Des origines préhistoriques au Ve siècle de notre ère, il s'agit d'une «couleur bénéfique». Notons que ce sont en général les femmes qui portent du jaune. Teinture au genêt ou au carthame. Une sorte de safran bâtard. Réussite moyenne. Michel Pastoureau rappelle que les Romains ne sont pas de grands teinturiers.

Michel Pastoureau, Photo RTS.

Du VIe au XVe siècle, le jaune va devenir «une couleur équivoque». Il n'y a pas de place pour le jaune dans le culte chrétien. Pas plus que pour le bleu à l'époque, du reste. Il en existe en revanche une dans l'héraldique, qui prend peu à peu son essor. Devenu «or», le jaune connaît alors une étonnante promotion. La fin du Moyen Age prisera du reste aussi les blonds et les blondes, les premiers de manière moins durable que les secondes. D'où de nouvelles teintures. Décolorantes, cette fois. Les Vénitiennes feront tout pour avoir la peau et le cheveu clairs.

Van Gogh, Gauguin ou Seurat

Depuis le XVIe siècle enfin, le jaune demeure enfin «Une couleur mal aimée». Il demeure d'ailleurs rare. Même «le petit pan de mur jaune», qui fait partie du panthéon proustien, forme un leurre. Michel Pastoureau nous prouve, photo à l'appui, qu'il s'agit en fait d'une toiture. Rose, comme il convient avec des tuiles. Il faut attendre Van Gogh et ses «Tournesols», le «Christ jaune» de Gauguin, l'écuyère se Seurat ou «La Gamme jaune» de Kupka pour que cette couleur subalterne retrouve la vedette. Heureusement qu'il y aura bientôt, par le hasard de la publicité du journal «L'Auto», un maillot jaune au torse du «leader» des Tours de France. C'était la première fois pour le Tour de la Victoire en 1919. Le tennis a suivi. Quelques équipes de football aussi. Plus les taxis new-yorkais. Et nous voici arrivés aux Gilets jaunes. La couleur la moins populaire. «Moins de 5 pour-cent des personnes sondées depuis la fin du XIXe ont le jaune comme couleur préférée.»

La couverture du livre. Jaune et or. Photo DR

Voilà. La messe n'est pas tout à fait dite. Si le violet risque lui aussi de donner lieu une fois à un article isolé, il reste encore à Michel Pastoureau le blanc. Une couleur (ou une non-couleur) sur laquelle il y a beaucoup à dire. La mort. La pureté. Le froid. La virginité... Vu le rythme des parutions, on peut envisager une sortie autour de 2024. Sur papier blanc ou sur écran blanc!

Pratique

«Jaune» de Michel Pastoureau, aux Editions Seuil, 240 pages.



Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."