Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Michel et Michèle Auer présentent le photographe suisse René Groebli au Commun genevois

La rétrospective montre les travaux célèbres du Zurichois, aujourd'hui âgé de 93 ans, mais aussi des images restées inédites. Il y en a en tout près de 200.

"La magie du rail", 1949.

Crédits: René Groebli.

C’est une exposition classique, même si le scénographe Laurent Pavy a décidé de suspendre certaines photos dans le vide afin de les rendre plus aériennes. René Groebli s’en retrouve comme allégé. Le visiteur éprouve de la peine à croire que le Commun du BAC (Bâtiment d’Art Contemporain) genevois abrite environ 180 clichés du Zurichois, qui va sur ses 94 ans. Sans réelle chronologie, la rétrospective acquiert quelque chose de virevoltant. Une idée correspondant bien à celui qui a mis dès la fin des années 1940 le flou à l’honneur. Un flou donnant l’idée même du mouvement. Ce côté vaporeux n’en était pas moins hérétique au départ. La technique photographique faisait à l’époque tout ce qu’il fallait pour que l’image reste aussi nette que possible. Chaque détail devait se voir sans effort du regard.

Né en 1927, René Groebli aurait dû devenir chimiste. Le Rolleiflex paternel a tout bouleversé. L’appareil a amené l’adolescent à commencer un apprentissage comme assistant auprès d’une société cinématographique. Il va ainsi exercer deux ans comme cameraman entre 1946 et 1948. Puis il se décidera de manière quasi permanente pour l’image fixe. Photoreportage. Il faut dire que la Suisse alémanique brillait de ce côté là vers 1950. Il suffit de penser à Paul Senn ou à Werner Bischof. Ou encore à Jakob Tuggener et à ce Robert Frank qui partira vite se faire un nom aux Etats-Unis. Débarqué lui en Egypte, le débutant Groebli se fera vite connaître par un premier «scoop». Mondial. Il sera là, au Caire, quand un premier coup d’État mettra fin en 1952 à une monarchie placée sous la houlette des Britanniques. Le Commun peut ainsi proposer la suite d’instantanés où l’on voit une foule en délire sur des voitures de luxe d’un autre âge.

Le nu et le rail

Le côté à la fois surexcité et éphémère de l’actualité, avec sa surenchère dramatique, ne semblait cependant pas tout à fait dans ses cordes. Disons plutôt qu’il correspondait assez peu à un tempérament, plutôt contemplatif. L’actuelle exposition revient ainsi sur des séries qui ont fait connaître Groebli en tant qu’artiste. Il y a les seize clichés sélectionnés dès 1949 (leur auteur a alors 25 ans!) pour donner le portfolio «Magie du rail», devenu depuis «culte». Il contient déjà des tremblements qui donnent une idée de vitesse en rendant le paysage mobile. Les tirages sont comme il se doit un peu charbonneux. Le choix de Michèle Auer comprend bien sûr aussi «L’œil de l’amour», qui fit scandale en 1954. Groebli soulignait alors la beauté de son épouse Rita, montrée plus ou moins nue dans des chambres d’hôtel à Marseille. L’idée suisse du paisible bonheur conjugal se retrouvait si écornée par une telle intimité qu’on a alors parlé d’indécence. Il s’agit plutôt de chefs-d’œuvre érotiques.

Reproduit en énorme dans l'exposition, le trombone. "Die Nacht von Zurich", 1950. Photo René Groebli.

Le Caire, le rail et Madame Groebli remplissent le rez-de-chaussée du Commun. D’un seul tenant, la vaste salle du premier étage contient la suite avec d’autres effets de flou, notamment new-yorkais, et les essais de couleur. Des tonalités comme il se doit fort peu réalistes. L’artiste, qui vivait alors essentiellement de publicité et de photographie industrielle, a utilisé toutes sortes de filtres et de virages pour pousser au maximum certaines tonalités dans les années 1950-1960. Du vert-vert. Du rouge-rouge. Du jaune-jaune. On pense parfois à Andy Warhol, les bonnes idées flottant dans l’air du temps. Nous sommes en tout cas proches de la peinture pop. Des images un peu plus anciennes de Londres, alors envahie de brouillards, mettent un bémol à ces débauches polychromes, à moins qu’elles viennent en fait les souligner. Leur présence prouve surtout que Groebli a plusieurs cordes à son arc. Ingres le disait déjà pour justifier la diversité de son œuvre. «J’ai plusieurs pinceaux.»

Jacques Thévoz à Hermance

Le magnifique ensemble Groebli proposé au Commun pour quelques jours à peine reflète parfaitement le goût de Michel et Michèle Auer, qui éprouvent une tendresse pour le flou. Depuis qu’ils sont revenus à Genève, après leurs années parisiennes, ces passionnés de photographie ancienne ont toujours défendu «leurs» artistes. Dans le fait divers saignant, il y a l’Américain Weegee. Dès les débuts du Centre de la photographie, que le couple a contribué à créer, ils y ont imposé Peter Knapp. Un autre Alémanique, mais «parisianisé» celui-ci. Ou encore l’Américain Louis Stettner. Des modernes qui venaient équilibrer une longue passion pour la photo primitive. Un amour dont a récemment témoigné une présentation quasi archéologique de la création suisse (1840-1860) à la Maison Tavel.

"L'oeil de l'amour", 1954. Photo René Groebli.

Je profite de l’occasion pour rappeler que Michèle et Michel Auer ont lancé en 2012 leur fondation à Hermance, au fonds propre richissime. Elle propose aussi des expositions temporaires. Depuis le 8 septembre, les personnes intéressées peuvent ainsi voir, sur demande, le «Genève 1950-1964» de Jacques Thévoz. Mort en 1983, l’homme a donné depuis le début des années 1940 de bonnes images, qu’il s’agit aujourd’hui de conserver et de valoriser. La fondation Auer-Ory développe des buts essentiellement patrimoniaux. Il lui faut donc sauver de l'oubli et de la disparition. J’ai d’ailleurs cru comprendre que Michèle Auer avait lutté pour que René Groebli ne détruise pas l’essentiel de ses archives afin de ne conserver pour la postérité que 900 images. Les meilleures selon lui. Il y aura toujours comme cela des minimalistes.

Pratique

«Icônes & Inédits de René Groebli», Le Commun, 34, rue des Bains, Genève, jusqu’au 10 octobre. Tél. 022 418 54 30, site www.ville-ge.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h.

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