Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

METZ/Le Centre Pompidou nous promène dans un beau "Jardin infini"

Crédits: Ville de Metz

C'est l'exposition jumelle, sœur ou cousine. Le 15 mars s'ouvrait «Jardins» au Grand Palais, dont je vous ai entretenu à l'époque. Trois jours plus tard s'inaugurait «Jardin infini» au Centre Pompidou de Metz. Il y a de nettes passerelles entre ces deux manifestations d'envergure. La parisienne est due à Laurent Le Bon, qui fut le directeur de Metz avant de devenir celui du Musée Picasso. Celle de Pompidou est cosignée par sa successeure (je pense qu'on l'écrit comme ça, à moins qu'il ne faille parler de «succesoeur») Emma Lavigne, aidée par Hélène Meisel. Et comme chacun sait, une initiative de ce genre exige des années de travail. Normal du reste, vu le sujet. Un jardin ne pousse pas sur un simple claquement de doigt. 

L'exposition parisienne, qui ne fait pas l'unanimité, commence avec une fresque romaine, par ailleurs magnifique. Celle de Metz démarre avec un tableau de Frantisek Kupka, «Printemps cosmique». Elle couvre en fait le XXe siècle avec un champ géographique élargi. «Hortus conclusus», pour parler comme nos amis latins, le jardin reste par définition limité, même s'il s'agit d'un grand parc à l'anglaise. Or ici, c'est bien de l'ensemble du monde qu'il s'agit. Un printemps cosmique réveille par définition la nature. C'est un élan vital. Une montée de sève. L'exposition rappelle à ce propos un texte de Michel Foucault, ce qui fait bien dans le paysage. «Le jardin est la plus petite parcelle du monde en même temps que sa totalité.» Un lieu de dissidence comme de résistance. Il y a bien longtemps que ce n'est plus le monde végétal qui commande.

De Giverny à l'Amazonie

Théoriquement, le parcours messin (c'est comme cela qu'on appelle les habitants de Metz) commence à Giverny. C'est là que Claude Monet a créé de toutes pièces un univers semi aquatique où barbotent des nénuphars. Le peintre avait rassemblé des plantes venues du monde entier, ce qui n'avait pas été sans inquiéter. Comment la botanique locale allait-elle prendre la chose? Une crainte qui n'a rien de vain. L'une des toutes dernières installations contemporaines, signée Simon Starling, rappelle que les transplantations ne demeurent pas toutes innocentes. Si certaines plantes ne s'adaptent pas, si beaucoup d'entre elles doivent rester toute leur vie aux soins intensifs, il en est d'autres qui se révèlent dominatrices. C'est le cas du rhododendron importé en Ecosse, qui se répand au rythme du pissenlit chez nous. La chose peut finir par susciter des réactions politiques. Certaines ex-colonies aimeraient ainsi retrouver, au prix d'une épuration, leur flore d'antan...

Si Monet se voit ainsi convoqué, ne vous attendez cependant pas à voir une suite de ses toiles. Le parcours, qui commence au second étage pour se terminer au premier, procède par mélanges, pour ne pas dire par hybridations. Le visiteur reçoit au visage des œuvres très diverses, aux rapprochements parfois insolites. Dans une grande salle du second, une toile surréaliste d'Yves Tanguy peut voisiner avec un cheminement de pierres du land-artiste Richard Long, des sculptures en forme de noix de Lucio Fontana, un espace rempli de pollen jaune par Claudio Parmigiani ou une toile couverte de peinture lors d'une performance du Japonais Kazuo Shiraga. A lui d'établir des liens, de jeter des ponts ou de tout simplement éprouver des sensations.

De Dubuffet à Bonnard 

D'une manière générale (nous somme tout de même dans un Centre Pompidou!), les œuvres se révèlent de qualité. Il y a là du Jean Dubuffet, pour qui la terre constituait un matériau de travail. Du Joseph Beuys. Du Philippe Parreno, représenté par un film particulièrement impressionnant. Le fameux mimosa jaune soleil peint dans son jardin par Pierre Bonnard. L'immense panneau végétal conçu par Max Ernst pour le bar du Corso, à Zurich. Il ne s'agit cependant pas d'un défilé de vedettes. Un large espace se voit du coup dédié à l'ermite Thierry de Cordier, qui s'est retiré dans les Ardennes en 1988, ou aux aquarelles d'Eugen Gabritschevsky, biologiste devenu peintre après avoir sombré dans la folie. Le tout tient en partie debout grâce à la qualité de la scénographie, conçue dans des tons sombres. L'antithèse du «white cube» trop clinique que conserve le Centre Pompidou à Paris. 

Le premier étage est au contraire un grand plateau libre et clair, avec vue panoramique sur la ville. Il se divise en trois régions. Le «tropicalisme» se situe entre la «folie Amazonie» et le «jardin d'hiver». Il y a là des productions de plasticiens contemporains célèbres, de Dominique Gonzales-Foerster à Yto Barrada en passant par Ernesto Neto (dont une immense pièce de vingt mètres de haut pend par ailleurs dans le hall d'entrée) ou Peter Hutchinson. Il s'agit là d'un art souvent militant. Depuis les années 1970, la nature a cessé de devenir un objet à dompter. C'est au contraire une vieille dame fragile, qu'il faut entretenir et soigner. Au printemps cosmique a succédé un automne crépusculaire. Il s'agissait aussi d'en rendre compte.

Pratique

«Jardin infini», Pompidou Metz, parvis des Droits de l'Homme, Metz, jusqu'au 28 août. Tél. 00333 87 15 39 39, site www.centrepompidou-metz.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. L'exposition sur les jardins du Grand Palais parisien se termine elle le 24 juillet.

Photo (Ville de Metz): Sur le plateau du premier étage, voué aux installations contemporaines.

Prochaine chronique le vendredi 30 juin. L'accademia de Venise honore Philip Guston. Un peintre moderne finalement assez rare.

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