Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

METZ/Fernand Léger à Pompidou. Le retour d'un inconnu pourtant célèbre

Crédits: Fernand Léger/ADAGP

C'est une figure cardinale de l'art moderne, mais on l'oublie toujours. Ou presque. La preuve! Bruxelles, qui coproduit l'exposition Fernand Léger de Pompidou-Metz, n'avait plus montré le peintre depuis 1956. Il s'agissait alors d'honorer un récent disparu, l'artiste étant mort en 1955. Soixante et un ans, cela représente trois générations. Etrange postérité quand je pense qu'il y aurait, selon le mensuel «Il Giornale dell'Arte», soixante accrochages Picasso en 2017 dans le monde... 

Léger se retrouve donc au premier étage de Pompidou-Metz avec une soixantaine d’œuvres majeures, dont nombre proviennent comme il se doit de la maison mère de Paris, qui fait en ce moment l'impasse sur l'artiste. Le titre se veut choc: «Le beau est partout». Notez qu'on pourrait dire la même chose de la laideur. La commissaire Ariane Coulondre a voulu insister sur l'esthétique industrielle qui séduisait tant l'artiste, avec ses formes parfaites. Rien n'était selon lui plus magnifique qu'une hélice métallique. On comprendra que ses bonshommes et ses bonnes femmes déshumanisés aient vite ressemblé à des constructions tubulaires. Le peintre se sentait attiré par ce qui est moderne et usiné, avec ce qui en découle sur le plan social. Doté d'une seconde épouse russe (un péché de vieillesse), il adhéra en 1946 au Parti Communiste, sans pour autant en adopter le «réalisme socialiste» prôné par Moscou.

Débuts inconnus 

Mais Léger, ce n'est pas que cela! Né en 1881, comme Picasso, ce Normand, fils d'éleveur, débarque tôt à Paris où peut le loger un parent. Il veut devenir artiste, ce qui fait peur aux siens. L'adolescent s'inscrit aux Arts décoratifs, pour avoir l'air de donner dans l'utile. Il le raconte dans un entretien radio diffusé en boucle au début du parcours. En réalité, il peint déjà. Refusé au Beaux-Arts, il est élève libre chez Gérôme. Première période impressionniste, ce qui fait sourire avec indulgence le maître académique. On ne sait en fait rien de ces débuts. Léger a tout détruit par la suite. Il fait partie de ceux (comme Francis Bacon) pour qui il faut jeter pour avancer. Le tableau le plus ancien de la rétrospective date de 1910. Il a donc 29 ans. L'homme a déjà subi, comme bien d'autres, le choc Cézanne qui l'a amené à un cubisme encore figuratif. 

Suivent aux murs, dans une enfilade de salles très classiques, les pièces phares de l'immédiat avant-guerre avec, en tête, «La Noce» de 1911-12. C'est peut-être le précoce sommet de l’œuvre, avec son mélange de statisme des formes et de dynamisme des idées. On n'est parfois pas si loin que ça du futurisme, très implanté dans la capitale française. Puis vient la guerre, qui reste un temps de silence. Léger est mobilisé. Brancardier. Il voit le pire, qui ne se reflétera jamais dans sa création, contrairement à ce qui se passera avec les expressionnistes germaniques. Sa peinture d'après 1918 procède par grands aplats colorés rejoignant parfois l'abstraction, avec ce qu'elle offre de décoratif. Léger est un inclassable faisant son marché dans tous les mouvements du moment.

Du vitrail à la céramique 

L'itinéraire imaginé fait passer le visiteur d'une période à la suivante et d'un genre à l'autre. Léger a travaillé pour le vitrail sacré, en dépit de son athéisme. Il a donné des costumes et des décors de ballet. Il s'est intéressé à la céramique (qui ne forme vraiment pas le meilleur de l’œuvre). L'homme a été repris en tapisserie. Il a travaillé comme Robert et Sonia Delaunay pour l'Exposition de 1937 à Paris. On lui doit ainsi, ou plutôt à trois de ses élèves car Léger a beaucoup enseigné, une énorme composition pour le Pavillon des chemins de fer. Cette toile, qui devait être roulée depuis bien longtemps, est entrée au chausse-pied à Metz. Notons que parmi les trois exécutants se trouve un certain Asger Jorn. Mais Léger a connu des disciples bien divers puisque parmi eux se trouvent Aurélie Nemours, Louise Bougeois et... Serge Gainsbourg. 

Si Beaubourg a beaucoup prêté, et ce d'autant plus que l'opération se situe dans les cadre des ses quarante expositions hors les murs afin de marquer son quarantième anniversaire (1), les autres institutions ne se sont pas montrées en reste. Il y a ici des pièces majeures venues de Stockholm, de Bâle (Beyeler et le Kunstmuseum) ou de Philadelphie. Léger a en effet connu un gros impact aux Etats-Unis, où il a séjourné dans les années 30 et où il s'est réfugié en 1940. Cet homme de gauche, qui se présentait volontiers comme rustique, y avait trouvé de puissants appuis. Il a même travaillé avec succès pour les Rockefeller. Tout le monde connaît ses contradictions.

En grand et en petit 

Si l'exposition de Pompidou-Metz comporte nombre de grandes compositions allant jusqu'aux années 1950 (où Léger, revenu en France, dissocie comme Raoul Dufy la couleur de la forme), elle offre aussi de petites choses. Je pense aux esquisses pour les vitraux de l'église moderne d'Audincourt ou à certains tableautins. C'est un bien. Volontiers immenses, les grands musées d'aujourd'hui ne savent plus quoi faire de ce qui reste de dimensions restreintes. Alors, ils le mettent en caves. Une exposition comme celle proposée à Metz donne de la visibilité à des pièces quine sont pas forcément pour autant mineures. Elle prouve aussi que Léger n'est pas que l'homme du monumental, même s'il entendait bien s'adresser aux foules. 

(1) Parmi les quarante expositions pour les 40 ans du Centre Pompidou, je note en ce moment «Georges Pompidou et l'art», qui a débuté hier 18 juin au château de Chambord et «Joan Miró, Entre âge de pierre et enfance», qui se déroule depuis la mi-mai dans trois lieux de Libourne. «André Breton et l'art magique» commencera le 24 juin au LAM de Villeneuve-d'Ascq. «Charles et Marie-Laure de Noailles, Mécènes du XXe siècle» débutera dans leur villa d'Hyères le 30 juin. «Francis Bacon/Bruce Nauman» feront ami-ami au Musée Fabre de Montpellier dès le 1er juillet. «Le spectre du surréalisme» s'invitera aux Rencontre d'Arles le 3 juillet. Et il y a bien sûr les trois expositions Picasso de Rouen, dont je vous ai déjà parlé.

Pratique

«Fernand Léger, Le beau est partout», Centre Pompidou-Metz, parvis des Droits Humains, Metz, jusqu'au 30 octobre. L'exposition sera à Bozar de Bruxelles du 9 février au 3 juin 2018. Tél. 00333 87 15 39 39, site www.centrepompidou-metz.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (AGASP): "Le cique Médrano", peint par Fernand Léger en 1918.

Prochaine chronique le mardi 20 juin. Portrait de Jean Pigozzi, dont la collection d'art africain contemporain est présentée à la Fondation Vuitton de Paris.

 

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