Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Mehdi Korchane sort le livre de référence sur le peintre Pierre Guérin (1774-1833)

L'homme fait partie des oubliés de l'histoire de l'art. Il a pourtant été célèbre se son temps. Ses principales toiles restent par ailleurs accrochées de manière permanente au Louvre.

"Hippolyte et Phèdre" de Pierre Guérin (1802). Le tableau.

Crédits: RMN, Musée du Louvre 2019.

Il pleut toujours où c'est mouillé. Autant dire que le reste demeure désespérément sec. Ainsi en va-t-il des monographies consacrées aux artistes comme du reste. Alors que paraissent en cette année anniversaire une foule de livres plus inutiles les uns que les autres sur Léonard de Vinci, certains artistes moins connus attendent toujours l'ouvrage les concernant. Mémoires et thèses restent inédits. Un album grand public demeure inconcevable pour eux. Trop cher. Trop peu de diffusion. Il n'y a guère qu'Arthéna en France pour sortir (un peu cher) de gros pavés sur des figures importantes des XVIIe et XVIIIe siècles. Importantes certes, mais méconnues.

Il n'existait ainsi jusqu'ici aucune publication sur Pierre Guérin (1774-1833). Ce n'est pas que les tableaux de ce néo-classique de la seconde génération restent invisibles. Loin de là. Certes, il faut parfois tendre le cou pour les voir. C'est notamment le cas pour l'«Andromaque» et la «Phèdre» du Louvre, suspendus à des hauteurs déraisonnables. Mais le même musée, visité à près tout par plus de dix millions de personnes en 2018, laisse plus aisément voir sa «Clytemnestre hésitant à frapper Agamemnon endormi» (à sa place je n'aurais pas hésité) ou le plus suave «Aurore et Céphale». Des tableaux que le public finit par avoir dans l’œil, et par conséquent dans la mémoire. Autant dire qu'on comprend mal pourquoi cet artiste, fêté en son temps, connaît un tel oubli.

L'exposition en 2012

Mehdi Korchane s'est depuis longtemps appliqué à tirer l'homme de cet abandon. Il a commencé par soutenir une thèse de doctorat sur ce bel artiste, il y a maintenant treize ans. Il n'y avait plus eu aucunes recherches sur Guérin depuis le début des années 1970, quand Josette Bottineau déblayait le terrain. L'historien a ensuite persuadé en 2012 le Musée des beaux-arts d'Angers de consacrer, sur le thème du désastre, toute une exposition à «La dernière nuit de Troie». Une gigantesque toile laissée inachevée par l'artiste en 1832. C'était très réussi, avec une mise en scène spectaculaire. Aujourd'hui, Korchane peut donner son grand œuvre, paru chez Mare & Martin. Un volume largement illustré qui fait son poids, tant en kilos qu'en science. Il s'agit cependant davantage d'études historiques et analytiques que d'un catalogue raisonné.

L'étude, bien plus expressive pour "Hippolyte et Phèdre". Photo RMN, Musée du Louvre 2019.

Pourquoi Guérin maintenant, et non pas avant? Difficile de répondre. Les trois autres «G» contemporains de notre homme ont obtenu les honneurs. C'est le cas de Girodet, qui a son musée à Montargis. C'est celui de Gérard, qui a reçu il y a quelques années son exposition (un brin ennuyeuse) à Fontainebleau. C'est enfin celui de Gros, dont un dessin vient d'atteindre un prix hallucinant aux enchères, et qui a encore fait l'objet en 2010 d'un intéressant essai sur son suicide en 1835. L'homme n'avait pas supporté la désaffection pour un beau idéal à la David. Il fallait donc à Mehdi Korchane partir de zéro. «Le présent ouvrage a les qualités et les défauts des premières monographies qui, ayant à combler d'immenses lacunes, doivent nécessairement faire des choix parmi les multiples sujets d'analyse et de réflexion qu'offrent le déroulement d'une vie et l'élaboration d'une œuvre.»

Composé en triptyque

L'ouvrage se compose comme un triptyque. Le premier volet ressemble à un roman de formation. Comment le fils de petits commerçants parisiens a-t-il pu devenir, après les remous de la Révolution, un peintre à la mode avec la présentation au salon de «Le retour de Marcus Sextus» (un personnage imaginaire) en 1799, puis de «Phèdre et Hippolyte» en 1802? La seconde partie raconte sa quête du «beau idéal», qui l'éloigne par la force des choses de la réalité. Cette suite de chapitres couvre les années 1803 à 1817, avec des concessions faites comme par chacun de ses confrères à la geste napoléonienne. La fin concerne la carrière de professeur, qui s'ouvre alors pour lui. C'est «le temps de l'atelier», avec cette fois des garanties données au pouvoir royaliste grâce aux portraits commémoratifs de chefs vendéens. Rien là de bien déshonorant. J'avoue même un faible pour son «Napoléon pardonnant aux révoltés du Caire», qui fait écho à Versailles à la grande toile, bien plus célèbre, de Girodet sur «La révolte du Caire».

Tout ceci est bien raconté sur un ton éminemment sérieux. L'université n'est pas loin, avec ce qu'elle peut avoir d'empesé. L'auteur sait néanmoins faire partager son enthousiasme. Il déverse sa science sans que celle-ci vienne engloutir le lecteur. Il s'agit certes d'un ouvrage pour un public déjà au fait des enjeux artistiques soulevés. Mais on a connu plus austère dans certains catalogues d'exposition prétendus populaires. La découverte d'un artiste aussi marquant mérite bien un petit effort.

Pratique

«Pierre Guérin», de Mehdi Korchane aux Editions Mare & Martin, 328 pages.

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