Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Maxime Donzel fait le portrait de Joan Crawford en "Hollywood Monster"

Le petit livre parait chez Capricci, qui s'est spécialisé dans le cinéma. Cet ouvrage très enlevé sur la star la plus décriée du 7e art donne envie de lire le reste de ces "caprices".

Joan Crawfod telle qu'en elle-même. La femme forte et virile, ici dans "Sudden Fear" de 1952.

Crédits: DR

Cela peut sembler bizarre, mais c'est ainsi. En 2003, le très officiel American Film Institute publiait une liste des «50 plus grand méchants du cinéma». A la 41e place ne se trouvait pas un personnage comme Dark Vador ou Freddy, mais une femme bien vivante, même si elle était morte en 1977. Il s'agissait de Joan Crawford, l'actrice aux 107 films (et téléfilms). L'actrice qui s'était fait à la force du poignet, conservant la vedette jusque loin avant dans la cinquantaine. La mère désastreuse aussi. «Mommy Dearest», le livre de sa fille adoptive Christina, bientôt adapté au cinéma avec Faye Dunaway dans le rôle de Joan, a beaucoup fait pour ternir la réputation de celle qui fut l'une des plus grandes vedettes de la MGM, puis de la Warner, «You know how much I dislike the lady, but Joan Crawford is a star», disait déjà d'elle Humphrey Bogart.

Une mauvaise réputation vaut mieux que l'oubli. Les livres n'arrêtent pas de sortir sur Joan, comme du reste sur les autres étoiles hollywoodiennes de la grande époque. Le dernier ayant fait date est «Not the Girl Next Door» de Charlotte Chandler en 2008. Il y a eu depuis «Feud» à la télévision. C'était en 2017. Dans cette série sur les rivalités, Jessica Lange incarnait Joan, tandis que Susan Sarandon jouait Bette Davis. Il s'agissait de raconter le tournage de «Qu'est-il arrivé à Baby Jane?» en 1962. Les deux actrices étaient connues pour se disputer la première place à la Warner dans les années 1940. Le film de Robert Aldrich les montrait en sœurs ennemies, vieilles actrices déchues lors du «round» final. Un chef-d’œuvre, dans le genre grand-guignol. Joan tenait pour une fois le rôle de la victime, alors que le cinéma avait jusqu'ici donné d'elle l'image même de la femme virile. Les actrices occupaient à l'écran une place bien plus forte en 1940 qu'en 2019. Bette devenait du coup la sadique des deux.

Joan en quelques étapes décisives

Il n'est donc pas étonnant que sorte aujourd'hui en France «Joan Crawford, Hollywood Monster» de Maxime Donzel (1). Ce petit livre à couverture verte raconte la vie de Joan en quelques points. Le fil n'est pas continu. Tout commence par «Un nom à mille dollars», puisque la MGM avait organisé en 1925 un concours pour trouver un pseudonyme à Lucille LeSueur. «Le don de la parole» montre comment cette incarnation des années 20 a su passer au cinéma sonore en changeant d'apparence et en faisant un beau mariage. Le premier de quatre. Il y aura ainsi onze autre chapitres racontant son «feud» avec Greta Garbo, sa liaison avec Clark Gable et surtout l'énergie déployée à demeurer une vedette en faisant le sacrifice de sa personne. Crawford s'est ainsi durcie au-delà de l'imaginable. L'idée de la maternité adoptive était un cruel faux-pas pour cette femme par ailleurs obsédée par la propreté et ne supportant de vivre qu'à douze degré en pleine Californie. Elle était faite pour rester seule, ce qui finira bien par lui arriver. La retraite définitive viendra en 1973 à la mort de son seul ami, William Haines. Le seul en tout cas à oser lui dire ses quatre vérités. Joan a fini par se claquemurer.

"Qu'est-il arrivé à Baby Jane?" Photo publicitaire (DR). Le film est tourné en noir et blanc.

Le petit livre se lit agréablement. Il y a des passages amusants comme celui où Joan sur le déclin tourne le premier film d'un débutant de 22 ans nommé Steven Spielberg. Là, les choses se sont bien passées. Ou les pages avec lesquelles Maxime Donzel raconte l'union de Joan avec Alfred Steele, le directeur général de Pepsi-Cola. Après sa mort subite, l'actrice arrivera à rentrer au «board» de Pepsi. Les mondes d'hommes ne l'effrayaient pas. A ses débuts, elle avait cependant dû passer par un certain nombre de chambres à coucher. Le vrai scandale de l'affaire Weinstein a été de rendre public ce que tout le monde savait depuis cent ans, noms compris.

Une collection pour cinéphiles

L'ouvrage me permet de signaler ici la jolie collection «Stories» de Capricci, une petite maison d'édition fondée en 2006 par Thierry Lounas, Emmanuel Burdeau et François Bégaudeau, qui avaient commencé par la maison de production du même nom en 1999. Capricci a repris au vol l'édition du cinéma qui ne possède plus en France l'importance qu'elle avait au temps des volumes sortis dans les années 1970-1980 par Henri Veyrier. Il s'agit d'ouvrages de cinéphiles pour cinéphiles, avec des titres allant du muet à aujourd'hui. Des livres sans photos, mais soignés et bon marché. L'amateur pourra comparer ses récits avec ce qu'il savait déjà. Dans ce Joan Crawford, j'ai reconnu des histoires dont je connaissais d'autres versions, parfois assez différentes. Un mythe, tout le monde sait cela depuis la Grèce antique, n'a pas qu'une seule vérité.

Joan dans les années 1930. Elle porte ici un manteau d'Adrian et la photo est de George Hurrell. Deux des hommes qui ont participé à sa fabrication.

(1) Sa sortie a coïncidé avec la grande rétrospective Joan Crawford à la Cinémathèque française. J'y étais. Le lancement pour ce festival était un montage de scènes où Joan giflait l'un de ses partenaires. Des rôles idéaux pour une mère adoptive violente...

Pratique

«Joan Crawford Hollywood Monster», de Maxime Donzel aux Editions Capricci Stories, 118 pages.





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