Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Max Kettel exposé à Martigny. Nicolas Crispini raconte le photographe genevois

On sait très peu de choses de l'homme, né en 1902 et disparu dès 1961. Une grande partie de sa production a disparu. Elle n'existe plus que dans les revues illustrées de l'époque.

En vacances à Champéry, 1942.

Crédits: Succession Max Kettel, Médiathèque Valais

Derrière l'exposition Max Kettel de Martigny se trouve Nicolas Crispini. L'un des plus fins connaisseurs de la photographie suisse ancienne, pour ne pas dire de la photographie tout court. C'est ce qui lui permet aujourd'hui de signer en Valais une rétrospective qui eut trouvé logiquement (mais la logique a-t-elle à voir avec les musées?) dû trouver place à l'Elysée. Tout comme «Les pionniers de la photographie en Suisse romande» de la Maison Tavel genevoise, du reste. Il y a comme cela des moments où Rome n'est plus dans Rome. Mais restons-en là. C'est l'occasion de parler avec Nicolas de ce reporter genevois jusqu'ici connu de nom.

Nicolas Crispini, qui est Max Kettel, dont la Médiathèque Valais offre la première rétrospective?
Kettel est né en 1902. Il est mort en 1961. Une vie courte, dont les trente-cinq années d'activité correspondent à un âge d'or des journaux illustrés. Celui-ci commence gentiment vers 1920 pour se clore avec l'essor de la télévision. J'ai compté à travers le pays pour cette époque une quarantaine de publications, en général hebdomadaires. Elles montraient en noir et blanc, couleurs alors liées à la la réalité, la vie à la ville et à la campagne. Mis ensembles, leurs tirages se montaient à deux millions d'exemplaires pour une nation comportant à peine 4,8 millions d'habitants. Kettel n'a jamais été sous contrat. Il a travaillé pour quantité de titres, livrant parfois à plusieurs titres un reportage sur le même sujet. A part cela, on sait peu de choses de lui. L'unique article publié à son sujet se trouve dans un numéro de «Popular Photography», qui constituait une revue américaine importante sur le sujet. Il date de 1950. On y trouve l'un des cinq portraits connus représentant le Genevois.

L'un des cinq portraits connus de Max Kettel. Photo DR, Médiathèque Valais.

Pas de famille. Pas d'héritiers...
Je n'ai rien trouvé au cours de mes recherches. On sait juste que Max a étudié le génie civil. Il pratiquait alors la photo en amateur. En 1926, à 24 ans donc, il prend au Concours hippique de Genève deux images alors jugées impossibles par les professionnels. Les chevaux Venus et Goliath sont montrés sans flash. Le quotidien «La Suisse» les publie. Ce sont ses débuts dans le métier. Kettel va s'impliquer dans la création d’une association de photographes de presse, où il restera actif jusqu'à sa mort. Il œuvrera avec des agences diffusant sa production. Il a ainsi paru certains de ses clichés jusque dans «Life». L'un de ses reportages les plus connus reste celui sur le lendemain de la fusillade de 1932 à Genève. 

Que subsiste-t-il de lui?
Entre 8500 et 10 000 images (1), en tenant compte des négatifs et des positifs. Vu l'énormité de sa production, c'est peu. Certains reportages n'existent plus que sous leur forme imprimée, qui en constituaient du reste le but. Nous montrons à Martigny une centaine de magazines comportant des Kettel. Entre 8500 et 10 000 c'est à peu près le dixième de ce qui nous reste d'un homme comme Pierre Izard. Il n'existe pour Max que deux fonds importants. L'un se trouve à La Médiathèque Valais. Il comporte environ 2800 pièces. L'autre se situe au Centre d'Iconographie genevoise, où il y en a environ 2200. Les Archives fédérales conservent ce qui tourne autour de la Mobilisation de l939-1945. Kettel a sans doute été sous les drapeaux à ce moment-là, au moins par moments. Il a cependant exécuté à ce moment des reportages dans les stations d'hiver et «couvert» l'arrivée des réfugiés venus de France aux Verrières.

La Fête-Dieu à Visperterminen en 1941, Photo Succession Max Kettel, Médiathèque Valais.

A quoi ressemblent les «vintages» de Kettel?
Il s'agit de petits tirages. Dix-huit centimètres sur dix-huit, puisqu'il affectionnait le carré. Voire moins. La rencontre entre Romain Rolland et Gandhi en 1931 est en format neuf sur treize. La Médiathèque Valais détient quelques pièces exceptionnelles, vingt-quatre sur trente. Kettel tirait de manière très soignée, dans un atelier décrit par «Popular Photography» comme bien rangé. Cela correspond à l'allume un peu dandy de ses rares portraits. Nous sommes partis des négatifs pour montrer dans une taille honorable les œuvres de Kettel à Martigny. La Maison Tavel avait naguère agi de même pour les Kettel utilisés pour les différentes expositions consacrées aux quartiers de Genève.

Pourquoi Martigny, au fait?
Les Valaisans mettent ici une seconde fois un Genevois à l'honneur après les autochromes de Robert Doebeli. Ils parlaient de Kettel depuis dix ans. L'idée est repartie avec la nouvelle directrice Sylvie Délèze. C'est elle qui m'a confié ce projet, lié à quelques-unes de leurs images les plus demandées de l'extérieur pour reproduction. A juste titre, d'ailleurs. Le photographe donne des produits très propres, bien cadrés. Il se met toujours au service de ses sujets. Il n'y sans doute pas chez lui d'image fulgurante. Mais ce n'était pas son propos. Pour lui, il s'agissait de raconter une histoire en images. Au fil du temps, dans les périodiques dont je vous parlais tout à l'heure, l'illustration a pris une part primordiale. Il arrive à Kettel de développer son sujets en dix-sept clichés, dont il assure parfois le commentaire.

Soldat américain au marché de Sion, 1945. Photo Succession Max Kettel, Médiathèque Valais

Quels ont les thèmes où il excelle?
Kettel est bons dans deux pôles opposés. Il y a d'un part le travail en usine, qui représente la modernité. De l'autre le Vieux Pays, quand il est en Valais. Cette dichotomie lui permet de louer le progrès, tout en regrettant que certains traditions disparaissent. Le téléphérique tue la montée en mulets. Cela dit, Kettel montre les riches comme les pauvres. Les célébrités aussi bien que les inconnus. Il le fait sans une feinte neutralité. Le tout donne par ailleurs le ton de l’époque. Paternaliste. Convenu. Respectueux. Mais Kettel sait se couler dans le moule avec talent. Il sait se montrer proche des gens, au propre comme au figuré. Grâce à lui, nous sommes avec eux.

(1) Un panneau de l'exposition de Martigny parle de 6500 images conservées.

L'entretien va avec un article situé une case plus haut dans le déroulé de cette chronique. Vous y trouverez notamment les indications pratiques.

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