Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Mathieu Terence se penche dans son livre sur une sculpture méconnue du Bernin

"Le Temps découvre la Vérité" n'a jamais été terminé. Seule, la seconde existe. Le romancier raconte l'histoire d'un groupe imaginé lors d'un passage à vide de l'artiste.

Le dessin du Bernin à l'origine du voyage et du livre.

Crédits: DR

Le titre reste purement factuel. C’est celui de l’œuvre. Le sous-titre intrigue davantage. Qu’est-donc que l’«Actualité du Bernin»? Le grand sculpteur semble en effet toujours bien présent, même si ce n’a pas toujours été le cas. Dès sa mort en 1680, sa popularité décline. Les néo-classiques, qui sont un peu des pisse-froid, méprisaient ses formes généreuses. Par la suite, le grand art italien a semblé pour les historiens de l’art s’arrêter à la Renaissance, avec une exception pour la Venise du XVIIIe siècle. La pleine réhabilitation date en fait de l’après-guerre. Aujourd’hui, c’est l’effet inverse. Les amateurs pointus vont à Rome pour le baroque et le Bernin, devenu le symbole de cette ville puissamment remodelée par ses soins au XVIIe siècle.

Mais revenons au livre. Mathieu Terence est romancier. On lui doit aussi des essais, comme celui-ci, ou de la poésie, genre entré en désuétude totale. Ce n’est pas vraiment une vedette littéraire, même s’il publie chez Gallimard ou Grasset. A 47 ans, il possède un petit nom. L’ouvrage actuel a démarré sur une affaire de cœur, dont il parle en préambule, sans en parler tout en en parlant. A (elle n’a qu’une initiale, comme les personnages des «nouveau romans» des années 1950) est morte subitement en 2017. Un personnage public qui était aussi «philosophe et psychanalyste». Nous sommes chez des intellectuels. Terence est donc parti se ressourcer dans la Ville Eternelle après avoir vu un dessin du Bernin représentant «Le Temps découvre la Vérité».

Une commande personnelle

Cette création l’interpelle. Il est permis de le comprendre. Un peu cachée à la Galleria Borghese, la statue est le seul élément exécuté d’un groupe. La Vérité est restée sans le Temps. Le marbre n’est pas vraiment terminé. Il s’agit de l’une des très rares œuvres que l’artiste n’ait pas exécutée sur commande. Il faut dire qu’il se retrouvait en 1646 (il avait alors 48 ans) dans le seul passage à vide de son existence. Lui qui fut le favori de plusieurs papes et qui aura les faveurs de deux ou trois autres ne s'entend pas au mieux avec Innocent X. L’hispanophile dont Vélasquez a brossé le portrait se trouvant aujourd’hui chez les Doria-Pamphilij. Ce dernier lui préfère le Tessinois Francesco Borromini, que les Suisses ont longtemps vu sur leurs billets de 100 francs. Tout finira par s’arranger et le Bernin exécutera la célébrissime fontaine de la Piazza Navona. Mais entre-temps, un peu par dépit, il s’était attaqué à cette Vérité et à ce Temps qui prenaient pour lui un ton personnel.

Un autoportrait du Bernin, vers 1630. L'artiste a aussi peint. Peu de ses toiles subsistent. Photo DR.

Voilà. Terence poursuit avec d’autres œuvres plus connues de l’artiste, de sa sainte Thérèse à la Bienheureuse Ludovica Albertoni, une dame dont la canonisation est restée en suspens. L’ouvrage devient alors biographique. C’est correct, mais le Bernin a déjà inspiré bien des plumes. Si vous voulez en savoir davantage sur l’homme, il existe par ailleurs deux témoignages directs. Il y a le «Journal»de Chantelou, son cicerone lors du malheureux voyage parisien de l'Italien en 1665. L’homme notait chaque soir ce que le grand sculpteur avait fait et dit dans la journée. Il y a quelques années est aussi apparu à la bibliothèque de Modène un manuscrit autographe. Le Bernin lui-même racontait ses mois parisiens de déboires à l’intention d’un cardinal ami. Une texte intelligent, subtil et parfois amusant, où le Romain analyse la France de Louis XIV avec férocité.

Pratique

«Le Temps découvre la Vérité», de Mathieu Terence aux Editions Grasset, 144 pages. Le Journal de Fréart de Chantelou a été édité plusieurs fois par Macula depuis 2001. Le texte y est présenté par Milovan Stanić. Le «Mémoire sur mon séjour à Paris» du Bernin a été traduit en français par Berg International en 2015.

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