Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Matera des "sassi" sera dès le 1er janvier la Capitale européenne de la culture 2019

Belle revanche pour la ville du Sud! Dans les années 1950, sa pauvreté en faisait "la honte de l'Italie". C'est devenu aujourd'hui, après bien des restaurations, un lieu à la mode. Peut-être trop. Ses habitants s'inquiètent.

La cité telle qu'elle se présente aujourd'hui. Elle aimerait bien ne pas devenir une nouvelle Venise.

Crédits: DR

La main passe, comme pour la torche olympique ou dans le vaudeville de Georges Feydeau du même titre. Le 1er janvier 2019, Matera succédera à Leuwarden comme Capitale européenne de la culture pour 2019. Je veux bien que cela ne soit plus un événement comme il y a une trois décennies. Je serais d'ailleurs bien en peine de pointer la capitale 2018 Leuwarden sur une carte des Pas-Bas. La nomination de cette ville historique du «mezzogiorno» n'en offre pas moins un symbole. Elle montre que le point le plus décrié d'un pays, à cause de sa pauvreté au sortir de la guerre, peut devenir LA destination touristique à la mode pendant un an. Voire davantage...

Je vous ai déjà récemment parlé de Matera. C'était pour moi l'occasion de rappeler que cette cité aux origines préhistoriques avait été décrite comme «la honte de l'Italie» par le politicien Alcide de Gaspari vers 1950. Des gens y vivaient dans de grottes, comme des bêtes ou de hommes du Neandertal. Pas d'électricité. Aucun écoulement d'égout. Logique du reste, puisque l'eau courante n'y existait pas. On pensait alors expulser les habitants des «sassi» pour les installer dans les maisons modernes qu'allait bientôt permettre le «boom» économique. Trente ans plus tard déjà, résider dans une habitation troglodyte réaménagée était devenu du dernier chic. Je n'ose penser aux actuels prix de l'immobilier pour ce genre de biens. Ils doivent sûrement flamber.

Un tourisme de la lenteur

La tourisme s'est mis de la partie. De 2013 à 2017, les nuitées à Matera ont augmenté de 173 pour-cent. Record du pays! L'année qui vient devrait enfler ces chiffres. La chose suscite des inquiétudes chez ceux qu'il faut bien appeler les indigènes. Ils ont peur de vivre dans une nouvelle Venise ou, pire encore, dans une nouvelle Florence. «C'est pourquoi nous voulons un tourisme de la lenteur», a déclaré récemment à la presse le maire Paolo Verri. Il aimerait «des amateurs d'art prenant leur temps, et non un grand public accomplissant son trajet à marche forcée.» Plus de 300 spectacles, ateliers, expositions, conférences et concerts ont été prévu dans cette cité d'un peu plus de 60 000 habitants. Le double de Venise, soit dit entre nous, si l'on totalise les gens vivant réellement toute l'année sur place. Le maire aimerait en fait une sorte de forum. «Chacun doit apporter quelque chose, comme un livre, et expliquer pourquoi il veut améliorer la culture européenne.»

C'est une Française, Ariane Bierou, qui a été chargée de cette animation intellectuelle. Le femme a derrière elle celle de Marseille, Capitale européenne de la culture en 2013. Côté esthétique, cela sera plus facile. Matera se révèle autrement plus séduisante qu'une cité phocéenne ayant tout de même un fâcheux côté poubelle. En revanche, Ariane se demande, si j'en crois «Le Figaro», comment attirer des foules dans une agglomération dépourvue d'aéroport, de lignes de train à grande vitesse et d'autoroutes proches. Même si Matera ne fait pas partie de «l'archipel Italie», dont parlait en 2018 la Biennale de Venise, il ne s'agit pas d'une petite capitale. Cela dit, il y a des gens que ce calme et cet isolement font rêver. D'autant plus que le cinéma, depuis «L'Evangile selon saint Matthieu» de Pasolini en 1964, a fait connaître au loin l'image d'une ville plus accessible que peut l'être par exemple Volterra. Un lieu par ailleurs tout aussi admirable.

Rijeka l'an prochain

Cela dit la gentrification de Matera s'est accélérée depuis sa nomination comme capitale, Dans cette localité aux 150 églises rupestres, inscrites au patrimoine de l'Unesco depuis 1993, les ouvriers s'affairent partout. Et ils travaillent même le dimanche en Italie, quand il le faut! Certaines maisons se transforment en «hôtels boutiques», au grand dam des habitants. Celui-ci commençant à être perdu, il faudra sans doute chercher d'autres paradis dans le pays. Il en existe Dieu merci beaucoup!

Un dernier mot. Matera passera le flambeau le 1er janvier 2010 à Rijeka en Croatie. Alors là, on tombe vraiment dans l'inconnu. A en juger par les photos, on dirait Trieste en plus petit.


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