Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARTIGNY/Paul Cézanne et ses collectionneurs à la Fondation Gianadda

Crédits: Fondation Gainadda, Martigny

Cézanne au Musée d'Orsay. Je vous ai déjà parlé des portraits. Cézanne au Kunstmuseum de Bâle. Il me faudra avoir quelques mots pour une exposition allant «du carnet à la toile». Cézanne à Martigny. La chronique d'aujourd'hui sera consacrée à l'exposition en apparence généraliste de la Fondation Gianadda. Le «maître d'Aix» (1839-1906) s'y retrouve en vedette cet été, alors que l'artiste reste en principe rare. Il y a là une raison bien simple, explique dans le catalogue valaisan le commissaire Daniel Marchesseau. Paul Cézanne a réalisé moins de mille toiles, alors qu'il existe 3000 Monet et 4000 Renoir. 

«Cézanne enfin!», s'exclame Léonard Gianadda dans sa préface. Oui. Mais il fallait tout de même trouver un angle pour montrer le peintre, mort célèbre et influent, alors qu'il resta longtemps le plus rejeté de tous les impressionnistes, pour autant qu'il ait appartenu à leur mouvement. Rien de plus éloigné en effet des visions fugaces que ses constructions lentement élaborées. Le point de vue adopté à Martigny est donc celui du marché. Qui étaient les collectionneurs de son vivant, puis ceux qui ont pris leur relève à partir des années 1910?

Riches et pauvres 

Tout part d'une phrase de Théodore Duret (1838-1927), l'un des grands critiques d'art de la fin du XIXe siècle. «Il faut que le public, qui rit si fort en regardant les impressionnistes s'étonne encore davantage! Cette peinture s'achète.» Oh, assez peu jusque dans les années 1890! Et presque pas pour Cézanne, qui vit dans une situation particulière. Il n'a pas besoin de vendre. Contrarié par sa vocation, son père ne lui verse pas moins une modeste rente. Mais l'homme vit de peu. Cette frugalité restera son lot après avoir hérité d'une fortune confortable. Dans le clan impressionnistes, il y a les riches et les pauvres. Cézanne rejoint parmi les premiers Gustave Caillebotte, Edouard Manet, Berthe Morisot ou Edgar Degas, ce dernier se voyant pourtant touché par une faillite familiale. 

Présentés en rang d'oignon sur fond rouge à la Fondation Gianadda, les Cézanne se voient donc accompagnés d'une étiquette citant le nom de leurs premiers propriétaires, la discrétion restant de mise pour leur actuel domicile s'il s'agit de particuliers. Il y a bien sûr des amateurs d'avant-garde célèbres, comme Victor Chocquet ou cet Auguste Pellerin qui ne posséda pas moins de 150 créations du maître. Mais ce dernier resta longtemps un «painter's painter». Alors qu'il demeurait un financier prospère, Paul Gauguin eut son Cézanne. Degas en acquit plusieurs, dont l'un (non présenté) appartient aujourd'hui à Jasper Johns. Plus tard, le père du cubisme passionna Picasso, Braque ou Matisse. La génération suivante dut renoncer, vu la montée des prix. La vente d'un Cézanne moyen, pour une somme astronomique (33 millions d'anciens francs) marqua dans les années 1950 le début d'une montée folle. Ronald Lauder s'est ainsi offert une toile pour 50 millions de dollars dès 1997. On voit mal, à part Jeff Koons, qui pourrait aujourd'hui suivre une telle ascension.

Du côté des collectionneurs suisses 

La sélection opérée par Daniel Marchesseau passe donc par la suite aux magnats en tous genres. Le plus connu (et celui dont il est en ce moment le plus facile d'obtenir des prêts, vu l'attente d'un Kunsthaus agrandi) reste Emil Georg Bührle, qui rassembla dix-huit Cézanne. Seuls quelques-uns d'entre eux ont rejoint sa fondation, les autres allant à ses enfants. C'est là que tout se complique dans le catalogue, par ailleurs mal foutu. Pour essayer d'en savoir davantage, le lecteur curieux doit naviguer entre les contributions scientifiques et les «notices techniques des œuvres exposées». Celles-ci tracent des pistes. On peut se dire qu'un Cézanne Josef Müller conservé à Genève est resté dans la famille. Idem pour ceux de provenance Hahnloser localisés à Berne. Idem encore pour les toiles se trouvant depuis 2014 dans une «collection particulière», après avoir appartenu à Hortense Anda-Bührle. Elle est morte cette année-là. Mais je peux me tromper... 

Il eut été bon que les règles du jeu se voient clairement posées. Or rien ne prépare le visiteur, souvent «grand public», à ce choix très historique. Même pas le catalogue, dont bien des textes ressemblent par ailleurs à des brouillons. Il s'agit en apparence d'une rétrospective, proposée avec une division par thèmes, et non sous forme chronologique. Le résultat visuel offre quelque chose de déconcertant pour un artiste ayant autant évolué entre 1860 et 1906. Après de premiers essais décourageants (il y a notamment à Martigny une hideuse copie de Cézanne d'après une fête galante de Nicolas Lancret), vient la fameuse époque «couillarde», avant que la peinture se fasse de plus en plus légère. L'Aixois ne demeure pas pour rien le grand représentant français de l'aquarelle.

Quelques toiles magnifiques 

Cézanne a ses journées éblouissantes. Il connaît aussi ses mauvais moments. Comme Van Gogh, comme Gauguin, à qui on tendrait davantage à l'apparenter qu'avec Renoir ou Sisley, l'homme est capable de chefs-d’œuvre et de croûtes. Il y a aux cimaises plusieurs de ces dernières, sanctifiées par le nom de leur auteur. L'exposition offre cependant comme toujours à la Fondation Gianadda le mérite de révéler de magnifiques toiles peu connues, voire jamais vues, comme celle que s'est offert en 2008 (vous voyez que j'ai épluché les notices!) la famille princière de Monaco. Il faudrait aller à Martigny rien que pour «Montagnes en Provence – Le barrage de François Zola», venu de Cardiff, «L'arbre tordu», normalement conservé dans un musée d'Hiroshima, «L'aqueduc du canal du Verdon au nord d'Aix», caché chez un privé suisse, ou «Le hameau du Valhermeil», confié par un privé japonais. 

Je signalerai pour terminer, puisque nous sommes dans les provenances, que plusieurs pièces arrivent du Musée d'art et d'histoire de Genève, qui les à grâce aux dépôts des fondations Prévost et Garengo. Je dirai aussi qu'une nature morte de jeunesse n'a pas eu beaucoup de chemin à faire. Retrouvée il y a peu chez une famille helvétique, elle a été acquise en 2015 chez Kornfeld à Berne en 2015 par un certain Léonard Gianadda...

Pratique

«Paul Cézanne, Le chant de la Terre», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu'au 19 novembre. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

Photo (Fondation Gianadda, Martigny): "La montagne Sainte-Victoire, vue des Lauvres", entre 1092 et 1906. La toile a appartenu à Emil Georg Bührle, puis à sa fille Hortense.

Prochaine chronique le jeudi 20 juillet. Le Palais de Tokyo se penche à Paris sur les dioramas, un genre très populaire depuis la fin du XVIIIe siècle.

 

 

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