Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARTIGNY/La Fondation Gianadda propose le tiercé Hodler, Monet et Munch

Crédits: Musée Marmottan

Jamais deux sans trois! Longtemps, les expositions à grand spectacle ont opposé deux artistes ultra-célèbres, comme s'il s'agissait de championnats de boxe. Pensez à Picasso. Il y a eu «Picasso-Bacon», «Ingres-Picasso» ou «Picasso-Giacometti». Le record a bien sûr été atteint avec le «Picasso-Matisse» de Londres et Paris en 2002-2003. Le choc des titans. Difficile de faire mieux. 

Mieux que cela, c'est apparemment aujourd'hui davantage. Reprenant une exposition organisée pour le Musée Marmottan de Paris, la Fondation Gianadda propose depuis le 3 février «Hodler, Monet, Munch, Peindre l'impossible». Il est permis de se demander ce qui rapproche les trois artistes, nés entre 1840 (Monet) et 1863 (Munch). L'intérêt pour le paysage? Ou cette fameuse «modernité», l'expression baudelairienne s'étant transformée, au fil du temps, en de ces mots-valises vides de contenu dont la langue française possède aujourd'hui le secret?

Un sage défilé de tableaux 

Il semble bien que la réponse se situe quelque part entre les deux. Le parcours apparaît en effet de type climatique. Il y a les eaux, les neiges, les lunes et les soleils. Mais, au «chapitre 6» du catalogue, le lecteur en arrive aux «limites du regard, limites de la peinture». Autant dire que les questions se se résolvent plus à ce moment avec des souliers d'hiver ou un maillot de bain. Elles portent dorénavant sur l'art et sa finalité. Ses fameuses limites aussi. Le lecteur se retrouve au point de départ du «chapitre 1», où le propos tournait autour de «choses impossibles à faire». 

Tout cela peut sembler bien abstrait, surtout pour de la peinture figurative. Je vous rassure tout de suite. L'exposition a beau être signée par Philippe Dagen, le critique qui fait la pluie et le beau temps au «Monde» (la pluie surtout), cette intellectualité se remarque peu aux cimaises de la Fondation Gianadda. Repeintes en rouge brique, elles font sagement défiler les tableaux, plus ou moins regroupés par affinités. Les trois maîtres se révèlent peu équitablement représentés. Il y a avant tout aux murs des Ferdinand Hodler, provenant pour l'essentiel des collections de Christoph Blocher et de Bruno Stefanini (Fondation pour l'art, la culture et l'histoire, Winterthour).

Munch sous caisson vitré

Et les deux autres? Eh bien, le Musée Munch d'Oslo a envoyé sa dose de toiles. Des pièces que le public identifie vite. Elle sont toutes présentées sous caisson vitré. Notons cependant que le plus beau Munch du parcours, «La pluie» de 1902 (la bonne époque d'un artiste par la suite très répétitif), provient du Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design de la capitale norvégienne. Et le visiteur peut le contempler sans préservatif vitré. Les Monet, eux, arrivent comme de juste du Musée Marmottan, qui en conserve de très nombreux depuis le legs de Michel Monet. Surtout des toiles tardives, longtemps considérées comme indignes d'être montrées. On murmure du reste que le fils Monet avait hésité à les détruire, afin de préserver la mémoire de papa. 

Il y a cependant une cerise à signaler sur ce qui constitue tout de même un gâteau, certains Hodler se révélant spécialement beaux. Marmottan envoyé en Valais «Impression, Soleil levant». On sait que cette toile de 1872, assez petite, a donné naissance en 1874 au mot «impressionnisme». Son vol spectaculaire, en 1985, a achevé d'asseoir sa célébrité avec un rien de scandale. Théoriquement, le tableau ne devrait se trouver à Martigny que du 9 mai au 11 juin. Mais je l'ai admiré le 3 février, à moins d'avoir des visions comme Jeanne d'Arc (qui avait en fait plutôt des auditions, vu que des voix lui parlaient.). J'ai reconnu le tableau, magnifique, et son cadre, qui reste lui très vilain.

Un propos filandreux 

Comment prendre au final cet accrochage? A la manière d'une galerie de tableaux. Il y a en donc de magnifiques, à commencer par les deux vues du Léman depuis Chexbres par Hodler. Il s'en trouve d'autres moins heureux. Je pense aux paysages de Norvège par Claude Monet, qui n'a par ailleurs pas plus rencontré Munch qu'Hodler. Il y a enfin d'audacieuses tentatives, comme ce grand soleil de face, réalisé par Munch en 1912. Un panneau rarement montré, du moins hors de son pays d'origine. 

Tout cela fait-il une exposition? Sans doute pas. Et ce n'est pas le texte un brin filandreux de son commissaire Philippe Dagen qui rattrape les choses. Il n'y a pas dans cette manifestation de véritable propos. De rencontre. De cohésion. D'idée. Il est même permis de penser que Ferdinand Hodler forme l'exacte antithèse de Monet. Le Suisse est un homme qui construit, avec des lignes architecturées restant très visibles sur la toile finale. Le Français, lui, laisse ses paysages se dissoudre dans la couleur. Pas étonnant dans ces conditions si le premier est le peintre de la montagne, et donc du minéral, alors que l'autre deviendra sur le tard celui des nymphéas, autrement dit de l'élément aquatique.

Pratique 

«Hodler, Monet, Munch, Peindre l'impossible», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum à Martigny, jusqu'au 11 juin. Tél. 027 722 39 78, site www.gianada.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h. 

Photo (Musée Marmottan): «Impression, Soleil levant» de Claude Monet, 1872, qui a fait le voyage de Martigny.

Prochaine chronique le mardi 7 février. Les musées peuvent-ils vraiment tout garder?

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."