Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Marie van Berchem présente sa "Bateauthèque" dans un MEG genevois virant de bord

L'installation est décoloniale, féministe, antiraciste, écologiste et critique. Elle consiste en fait de coussins. Un support pour un musée en pleine repentance.

Voilà l'oeuvre!

Crédits: Marie van Berchem, MEG, Genève 2021.

La présente chronique exprime l'avis volontairement et consciemment subjectif de son auteur,  et ne prétend pas représenter l'avis de la rédaction de Bilan.


Et vogue la galère! Depuis le 16 mars, le MEG genevois abrite la «Bateauthèque» de Marie van Berchem. Créé en 2017, l’objet est venu s’échouer, comme une petite baleine, sur le sol du Foyer, où il n’y a d’ordinaire rien du tout. D’aucuns l’ont déjà vu aux Bains des Pâquis. A la Kunsthalle de Zurich. Ou encore dans le cadre de la récente exposition «Exotic?», au Palais de Rumine à Lausanne. Il faut dire que ce vaisseau voyage sans peine. Il s’agit en réalité d’une série de coussins bleutés posés par terre. Une sculpture molle, comme il s’en est fait beaucoup dans les années 1970. Un gros doudou, destiné à un public que certains pourraient qualifier d'infantilisé. Nous sommes avec la Genevoise dans le domaine de la réparation coloniale. Sortez les pansements, les crèmes et les désinfectants! Marie van Berchem, en dépit de ses 29 ans, va tenter d’arranger tout ça!

Imaginée par une ancienne élève de la HEAD, l’œuvre tient au départ de l’exorcisme. Marie a découvert, comme les descendants de bien des anciennes familles patriciennes genevoises, qu’un de ses ancêtres avait très mal agi. Son argent avait contribué à équiper quatre bateaux pratiquant le commerce triangulaire au XVIIIe siècle. Autrement celui de l’esclavage. Choc! Le monde permet d’admettre que les tribus africaines vendaient leurs prisonniers, que des caravanes arabes ou touaregs les transportaient ensuite, mais pas que d’horribles Blancs en aient tiré profit. Tout le monde est pourtant coupable, même si l’indignation se fait parfois aujourd’hui sélective. Occidentale. L’esclavage a hélas touché l’ensemble des civilisations depuis l’Antiquité, comme son succédané le servage. Il n’est du reste pas davantage éradiqué de nos jours que le colonialisme. Mais qui parle aujourd’hui sérieusement du néo-colonialisme économique chinois en Afrique?

Précautions oratoires

Evidemment, Marie van Berchem n’invente rien. Elle se barde en plus de précautions oratoires. L’artiste déclare son œuvre, accompagnée par une petite bibliothèque thématique, «participative, décoloniale, critique, antiraciste, féministe et écologiste». Avouez qu’elle s’est offert là des arguments imparables! Les bonnes cases ont été cochées. Tout contradicteur (et je me dépêche par prudence d’ajouter «contradictrice») se trouvera forcément proche du Mal. Même si le dénigreur (ou la dénigreuse) se contente comme moi de trouver le résultat «miquelet», comme on disait naguère dans le canton de Vaud. Autant dire que la «Bateauthèque» n’excède pas, selon moi, le niveau des bonnes intentions. Elle servira du reste de base rembourrée à une conférence et à un entretien d’intervenantes ayant fait du décolonialisme leur fromage intellectuel. Il y aura aussi, comme il se doit, un «moment de partage» (1). Le MEG n’a oublié aucun mot du vocabulaire s’imposant dans de telles circonstances. Il s’agit moins d’être efficace sur le terrain que de se montrer dans l’air du temps. On aura fait son devoir.

La «Bateauthèque» correspond bien à l’esprit du nouveau MEG qui, à ma connaissance, n’a pas encore trouvé en deux ans de recherches son nouveau nom «décolonialisé». Tout doit pourtant passer ici à la moulinette en question, des collections au rapport avec le public ou aux recherches. C’est une option. Très différente à mon avis de celle du Rietbeg de Zurich ou du Museum der Kulturen de Bâle, qui accomplissent un boulot remarquable. L’ex-Musée d’ethnographie genevois a choisi de se focaliser sur un spectaculaire «mea culpa». Nous sommes dans la repentance, et sans doute un peu de restitutions. Logique. Le discours est devenu tellement plus important que les œuvres... Tout a bien changé depuis les réflexions ayant précédé la réouverture dans un nouveau bâtiment en octobre 2014. L’institution définissait alors un programme d’expositions temporaires et proposait un espace permanent dont le contenu aurait dû se voir renouvelé de dix pour-cent chaque année (2). C’était déjà là une nouvelle approche par rapport au vieux musée réanimé (comme on peut être en réanimation à l’hôpital) par Jacques Hainard.

Retournement de veste

Depuis sept ans (il est vrai qu’on parle de «sept ans de réflexion»), le MEG s’est montré plus radical sous la conduite de Boris Wastiau. Le directeur a pour le moins retourné sa veste depuis son arrivée de Tervuren, en Belgique! Il me semblait au départ proche du Musée Barbier-Mueller. Le scientifique a ainsi donné pour ses débuts au boulevard Carl-Vogt (3) une exposition très classique de masques africains. Arts extra-européens. Au moment où sortait en 2018 en France le rapport Bénédicte Savoy-Felwin Sarr sur les restitutions, il se montrait encore modéré. L’homme ne pensait pas qu’il fallait endosser «les péchés de pères». Et voici que l’installation de Marie van Berchem vient précisément le demander, même si c’est sous une forme encore légère.

Pour la suite du MEG, on sait qu’il n’y aura plus de propositions traditionnelles après celle, réussie, sur «Dubuffet, Un barbare en Europe». On parle d’expositions en partenariat avec des peuples «minorisés», colonisés et recherchant une voie de sortie. L’institution annonce aussi de l’art contemporain extra-occidental, même si la chose me semble en fait  davantage relever du Mamco voisin. Et que feront pendant ce temps les conservateurs et les scientifiques du MEG? Je l’ignore. Les malheureux ne sont pas à la fête depuis quelques années. Arrêt sur image. Chômage technique. Ils ressemblent pour moi aux joueurs sportifs attendant sur un banc de touche l’éventuel moment où ils retrouveront le terrain. En attendant ce jour, leur principal outil de travail risque bien d'être la machine à café. Boris Wastiau, avec qui j’ai cependant toujours eu de bons rapports personnels, tient selon moi à garder la vedette. Ou du moins la main. Et ce n’est pas Marie van Berchem qui va la lui voler!

(1) Moment convivial sans café, sans thé, sans sucre ou sans chocolat, bien sûr! Il faut penser aux victimes de la traite.
(2) J’ai été regarder l'autre jour au sous-sol. L’accrochage ne semble pas avoir beaucoup évolué depuis 2014.
(3) Il tombe mal, Carl Vogt (1817-1895)! Le professeur genevois, jadis vénéré, se voit aujourd’hui accusé de racisme. Certains voudraient du coup débaptiser l’artère.

Pratique

«La Bateauthèque, Marie van Berchem», MEG, 65, boulevard Carl-Vogt, Genève, jusqu’au 13 juin. Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Réservation obligatoire (et compliquée). Tél. 022 418 45 50, site www.meg-geneve.ch

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