Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Marcher sur l'eau" au MAH genevois. Le miracle biblique invoqué n'a pas eu lieu

Marc-Olivier Wahler a confié sa première carte blanche à Jakob Lena Knebl. L'Autrichienne s'est contentée d'un travail de décoratrice de grand magasin.

La première salle avec les photos de "La vague" de Carlos Schwabe.

Crédits: Bettina Jacot-Descombes.

On allait voir ce qu’on allait voir! Promis. Juré. Craché. Le Musée d’art et d’histoire (MAH) nouvelle formule misait depuis un an sur sa première exposition, comme s’il allait jeter d’un coup sa fortune entière sur le tapis vert d’un casino. Directeur depuis l’automne 2019, Marc-Olivier Wahler (MOW) pariait ainsi sur Jakob Lena Knebl. L’Autrichienne était vue par son œil expert comme un Messie «bigenré». Une artiste géniale, apparemment doublée d’une scénographe. Nul ne trouvait rien à lui répondre. Et pour cause! La réputation de cette opulente quinquagénaire restait confinée à son pays natal. J’avais bien sûr interrogé quelques spécialistes du contemporain à son sujet. Mais c’était pour eux à peine un nom… avec il est vrai deux prénoms antinomiques.

Aujourd’hui, le public genevois peut effectivement voir. J’ai failli ajouter «hélas». L’exposition a fini par ouvrir le 2 mars au public, qui la contemple éparpillée sur trois étages du bâtiment de la rue Charles-Galland. J’ignore s’il existe un parcours imposé pour «Marcher sur l’eau», qui fait vaguement (la vague joue ici un grand rôle!) allusion à «La Pêche miraculeuse» de Conrad Witz. L’icône du musée. Un retable bien sagement resté à sa place, au premier étage. Mais son absence n’a ici aucune importance. Jakob Lena va tenter de nous persuader dans nos déambulations que tous les objets possèdent la même valeur, qu’une reproduction photographique parle autant qu’un tableau original et qu’une hiérarchie des valeurs tient forcément de l’autorité patriarcale. Alors, dans ces conditions, un parcours... L’univers culturel entier doit se voir mis au même niveau, qui devient ici celui des pâquerettes. Une fleur de saison, il est vrai en ce début de printemps.

Les casiers au centre du parcours

Puisqu’il faut un début à toute chose, j’ai choisi la salle palatine de droite au rez-de-chaussée. Les visiteur.ses.x, pour employer la terminologie voulue, se retrouvent face à une robe et à deux bijoux formant écran. L’ensemble est posé sur une moquette d’un bleu Yves Klein. Il y a derrière un «desk», avec des livres et des cartes postales à vendre. Une chose à laquelle répondront un peu plus loin des casiers afin que le public puisse gentiment y ranger ses petites affaires. Une manière de «mettre le visiteur au centre du musée», si j’ai bien compris l’un des petits films où Marc-Olivier Wahler se donne en spectacle avec son narcissisme habituel sur le site du MAH («WOW avec MOW»). Entre-temps, il y aura tout de même eu quelques toiles mal éclairées, dont il s’agit de trouver les cartels. Plus, il est vrai, les photos de dessins préparatoires pour «La Vague» de Carlos Schwabe. Une toile que les gens intéressés sont priés d’aller voir pour pour de bon à l’étage au-dessus.

La suite continue cahin-caha sur le même registre au rez-de-chaussée. Tout n’est cependant pas de Jakob Lena Knebl. Ont en effet subsisté, on se demande bien pourquoi, l’horrible chose de Gaël Bonzon sur le néo-classicisme dans le Salon de Cartigny et l’alignement de meubles-secrétaires conçu il y a bien longtemps par Bénédicte de Doncker. Aucun doute cependant! Les dames spirites aux airs d’épouvantails tournant autour de la vénérable table où fut signé en 1584 le traité entre Genève et les cantons alémaniques sont bien de la plasticienne. Comme les trois cabanes de bois au centre de l’espace dédié aux armes et armures. Il s’agirait ici de la plus petite unité d’habitation. Elle abrite des meubles rescapés de l’incendie du Palais Wilson le 1er août 1987. L’occasion pour Jakob Lena de nous rappeler que notre Planète brûle.

Douches et cuisine

Le temps de passer ensuite devant quelques antiques (toujours sur fond bleu Yves Klein), que la plasticienne a pourvu de prothèses colorées, et c’est l’apothéose. Dans cette exposition-appartement prennent place la cuisine et la salle de bains. Trois statues se retrouvent ainsi dans des cabines de douche. Une provocation, sans doute. Mais pas davantage que les audaces gratuites subies depuis des décennies par les spectateurs dans les musées, et surtout les opéras. Le Grand Théâtre local, aujourd’hui géré par Aviel Cahn, donne beaucoup dans le genre. D’où une impression pénible. «Marcher sur l’eau» ne possède pas le seul côté provincial de la surenchère. Il s’agit aussi d’une exposition vieillotte.

Je m’explique sans vous décrire le reste, où la grande et belle statue de Ramsès II des collections se retrouve notamment adossée à un lit rose sentant le boxon de demi-luxe. Il y a maintenant quarante ans au moins que des musées, mais pas tous, prétendent secouer le cocotier. Il leur faut interpeller, décaler (par rapport à quoi, Seigneur!), réveiller et surtout rajeunir. Peu importent les moyens. D’où souvent des éclats ressemblant à une humiliation des collections. Elles doivent se voir dévaluées, et au final avilies. Ridiculiser le fonds patrimonial doit le mettre à la portée des nouvelles générations. Tout se voit sacrifié à un «fun» n’ayant souvent rien de drôle. La chose exigerait pour cela un propos critique, de la fantaisie et surtout du talent. Tout le monde n’est pas doté du sens à la fois sémantique (je me permets pour une fois un mot pédant) et décoratif d’un Jacques Hainard quand il opérait au MEN neuchâtelois vers 1980.

Les objets interdits

Dans ces conditions, il devient difficile de comprendre où entend aller le MAH. La révolution invoquée ayant déjà eu lieu il y a fort longtemps, il lui est impossible de créer un choc. Prétendre, comme on le fait dans «Marcher sur l’eau», que l’institution soit rendue plus accessible à force de «gadgets» tient également de l’illusion. L’exposition s’adresse en réalité à ceux qui savent et feront le tri dans une masse de propositions plus absconses les unes que les autres. Parler de l’ensemble comme d’une œuvre d’art totale serait par ailleurs accepter le fait que cette dernière existe. Or Jakob Lena se révèle ici à peine davantage qu’une décoratrice pour vitrines de grands magasins. Cela dit, tout le monde n’est pas de mon avis. Je le sais. «Marcher sur l’eau» a suscité quelques critiques enthousiastes. Il faut dire que la plasticienne, qui œuvre d’ordinaire avec un alter ego transgenre, a coché les cases justes. Elle incarne l’actualité des lieux culturels où la forme l’emporte sur le fonds.

Tout serait-il selon moi à jeter? Pas complètement. Il y a un moment, dans «Marcher sur l’eau», où la curatrice (car c’est belle elle l’auteur, et non MOW qui se pare à mon avis un peu des plumes du paon) frôle un vrai sujet. C’est quand elle montre ce que nous n'avons plus le droit de voir, des tableaux d’Emile Chambon, l’amateur des très jeunes filles, au vase grec doté d’une swastikka. Le «musée interdit» aurait constitué un thème formidable. Novateur, lui (1). Mais Jakob Lena reste ici comme ailleurs à la surface des choses. Elle a beau se référer à saint Pierre marchant sur les eaux du lac de Tibériade. Le miracle n’aura pas lieu. La curatrice va se contenter de surfer.

(1) Oui et non, finalement. Le Museum der Kulturen de Bâle a récemment montré tout ce qui fâche aujourd'hui dans le petit monde en ébullition de l'ethnographie.

Pratique

«Marcher sur l’eau», Musée d’art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu’au 27 juin. Tél. 022 418 26 00, site www.http://institutions.ville-... Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Pas de réservations. Entrée gratuite. En retard, le catalogue est attendu pour le mois d’avril.

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