Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Paris-Tableau-Bruxelles se risque sur la Patinoire Royale

Crédits: Galerie Lullo Pampoulides

Il fallait d'abord trouver. Le lieu a beau se situer dans le Bruxelles chic. Le visiteur étranger n'en avait pas moins l'impression de se trouver dans une banlieue, comme toujours ici quand il s'éloigne de l'îlot sacré de la Grand Place. A quelques mètres de l'avenue Louise, la rue Veydt n'est même pas signalée par une plaque. C'est pourtant bien là que se situe la Patinoire Royale, transformée en galerie depuis 2015. Un joli bâtiment de 1877 à l'architecture classique. Un endroit de taille modeste, cependant. Il faut dire que la mode était alors au patin à roulettes. «Skating Rink», disait-on à l'époque. Le franglais ne date pas d'aujourd'hui. 

C'est dans cet endroit confidentiel que s'est installé du 8 au 11 juin Paris-Tableau, qui est du coup devenu Paris-Tableau-Bruxelles. Une dénomination pouvant prêter à confusion. Créée il y a cinq ans, cette foire de poche vouée à la peinture ancienne se déroulait au départ à la Bourse construite par Brongniart, tout comme le Salon du Dessin. Elle avait lieu à Paris en novembre. Il y a eu, comme cela, quatre éditions. Puis, le jeudi 13 novembre 2015 (je pense que la date vous dit quelque chose), les participants ont appris que leur petite manifestation se voyait absorbée par une Biennale des antiquaires devenue annuelle. Une bonne part d'entre eux se sont retrouvés en 2016 au Grand Palais. Les choses n'ont bien marché. D'où divorce. J'ai cru comprendre que Paris-Tableau s'est alors engagé à ne pas remonter sa foire dans la capitale française durant quelques années.

L'écrin idéal 

Restait Bruxelles... Une ville où il existe une belle clientèle traditionnelle et aisée, comme le démontre le succès de la BRAFA en janvier. Dotée d'un nouveau directeur sympathique (mais l'ancien Maurizio Canesso l'était aussi), Bruno Desmarets de chez Aaron, le salon a donc émigré au royaume des «expats», comme se nomment eux-mêmes ceux qui ont fui le fisc français. La Patinoire offrait l'écrin idéal. Il pouvait y entrer, un peu au chausse-pied, une vingtaine de participants et une exposition culturelle, celle-ci étant vouée cette année à l'influence de David (un «expat» lui aussi, mais pour des raisons politiques) sur l'école belge des années 1820 et 1830. Chaque exposant pouvait bénéficier de son espace «cosy». La peinture ancienne ne fait pas ami-ami avec le «white cube». Le décorateur lui a préféré un fond assez sombre. 

Restait à chacun à trouver de la bonne marchandise. Pas trop vue. Un casse-tête, alors que le marché de l'art ancien se contracte tant sur le plan des galeries (l'Italie aurait perdu la moitié de ses antiquaires en dix ans) que sur celui des pièces de qualité. Je le dis tout de suite. Il se trouvait des œuvres magnifiques à Paris-Tableau-Bruxelles et ce un peu chez tout le monde, même si les vues de Venise du XVIIIe que Beddington offre depuis des années me semblent à la longue interchangeables. Il y avait donc des toiles muséales aussi bien chez Porcini («L'enlèvement d'Hélène» de Luca Giordano) que chez Colnaghi (une «Punition de Prométhée» résolument «gore» du Génois Gioacchino Assereto). De petits noms pouvaient réserver de grandes surprises. C'était le cas aussi bien pour la «Marie-Madeleine sur la tombe du Christ» du caravagesque Anteveduto della Grammatica, chez Maurizio Nobile, que pour «Le miracle de saint Paul et Sylas en prison», un Nicolas de Plattemontagne poussinesque montré par Claude Vittet.

Sujets difficiles 

On l'a déjà deviné. Les sujets, historiques, allégoriques, mythologiques ou religieux donnaient dans le sérieux, voire le tragique. Ils exigeaient beaucoup de culture classique de la part du public. Un public bien clairsemé le jour de ma venue. Mais il s'agit d'une première et le calendrier européen se révèle terriblement chargé en juin. D'où apparemment peu de ventes. La grande peinture du XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle peine à trouver ses amateurs en dehors des musées, lents à décider et souvent mauvais payeurs. Il y avait pourtant là des choses très abordables, surtout si l'on pense à l'inflation insensée du contemporain à Art/Basel. Un seul exemple. L'allégorie proposée par Franck Baulme provenant d'un dessus de porte de l'hôtel Perrault, construit à l'emplacement de l'actuelle place des Victoires parisienne, est un chef-d’œuvre de Louis de Boullogne exécuté vers 1680. Ce tableau de musée coûtait 65 000 euros. Cadre compris. Et il pouvait librement sortir de France. Alors?

Photo (Galerie Lullo Pampoulides): Une grande bataille du Flamand de Florence Livio Mehus se voyait chez la benjamine des galeries présentes à Paris-Tableau-Bruxelles. Elle a été fondée en 2016.

Ce texte est immédatement suivi d'un autre sur la foire.

Prochaine chronique le vendredi 16 juin. Sabine Weiss donne ses archives à l'Elysée lausannois. Mais qui est donc cette dame?

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."