Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Le "Salvator Mundi" de Vinci se vend 450 millions à New York

Crédits: Christie's, New York

C'est le choc commercial de l'année sur le plan des enchères. Un nouveau record inouï, et à mon avis pas très sain sur le plan financier. Après dix-neuf minutes de bataille, Christie's a vendu à New York le «Salvator Mundi» de Léonard de Vinci pour 450 312 500 dollars, taxes comprises tout de même (400 millions au marteau). Le nom de l'acheteur n'a pas été communiqué. La multinationale parle de «client anonyme». 

Les mises avaient commencé à 75 millions. C'est déjà énorme pour un tableau ne faisant pas l'unanimité chez les spécialistes (1). La maison en espérait apparemment 100. Quelque 1000 personnes étaient venues assister à l'événement: collectionneurs, journalistes et simples curieux. Ils attendaient le lot 9 en «live». Il faut par conséquent leur ajouter les internautes suivant la vente en direct. C'était comme un championnat de base-ball. Ces gens allaient assister à une lutte dont nul ne pouvait prédire la fin. Il y a longtemps qu'un tableau de cette importance n'avait plus passé sur le marché. On ne sait du coup plus ce que vaut la grande peinture ancienne, qui passe du coup pour ringarde et démodée. Les amateurs avaient bien sûr pu voir le tableau de leurs yeux auparavant dans dans les salons de Christie's à New York qu'à Londres, San Francisco ou Kongkong. Le tableau y était annoncé comme «The male Mona Lisa», ce qui me semble d'une rare élégance...

De Charles Ier à Yves Bouvier 

Dans leur précipitation à communiquer la nouvelle, les sites des quotidiens «Le Monde» ou «Le Figaro» ont omis de donner l'historique pour le moins chahuté de ce panneau de 65 centimètres sur 40. Je vous le donne avec l'aide du communiqué final de Christie's. Réalisée vers 1500, l’œuvre apparaît à Londres chez Charles Ier d'Angleterre, l'un des plus grands collectionneurs de tous les temps. La Royal Academy lui rend du reste un hommage en tant que tel cet automne. Le panneau se serait alors trouvé dans les appartements de son épouse Henrietta Maria à Greenwich. Charles II est parvenu à la récupérer après les ventes opérées par Cromwell lors de la restauration de la Couronne dans les années 1660. A un moment inconnu, le «Salvator Mundi» a quitté les collections royales. Il se retrouve en 1763 à la vente de Charles Herbert Sheffield, fils illégitime du duc de Buckingham. Un monsieur avait vendu auparavant Buckingham Palace au roi George III. 

Après, c'est le trou noir. Le Vinci disparaît jusqu'en 1900. Il se voit alors acquis par Sir Charles Robinson sous le nom de Bernardino Luini, un élève du maître récemment honoré par une rétrospective au Palazzo Reale de Milan. Il semble que le tableau ait été largement repeint entre-temps. Robinson le destinait à la Collection Cook, dispersée en 1958. Il est alors vendu 45 livres (celle-ci valait alors une dizaine de francs) chez Sotheby's. Un bref retour à la lumière. Aucune nouvelle jusqu'en 2005. Le tableau émerge, toujours méconnu, dans une petite vente américaine. Il est alors restauré et bichonné pendant six ans. Je quitte maintenant la notice de Christie's, qui gomme toute aspérité, pour en venir à d'autres sources d'information. Le tableau est ensuite parvenu dans les mains du „notorious“ Yves Bouvier. Le Suisse l'aurait payé 80 millions, sans doute de dollars. Ce dernier l'a revendu en 2013 à celui qui était alors son ami, le Russe Dimitri Rybolovlev. Prix: 108 millions. C'est ce dernier qui le mettait en vente à New York. Comme quoi on ne fait pas que de mauvaises affaires avec Yves Bouvier...

Records divers 

Le tableau se retrouve ainsi en 2017 en tête de tous les records. Il dépasse la tractation privée d'„Interchange“ de William de Kooning, réglé 253 millions de dollars. La somme payée par les Qataris pour „Quand te marieras-tu?“ de Gauguin s'est en effet dégonflée au fil des nouvelles. Le prix de ce tableau, déposé jusque là au Kunstmusuem de Bâle, a passé de 300 à 130 millions de dollars. Aux enchères, le top devrait être, mais ces chiffres me troublent un peu, „Les femmes d'Alger“ de Picasso, acquis par une Chinoise inconnue en 2015 pour 179,4 millions de dollars. 

Je terminerai cette chronique par une question „vincienne“. On n'a plus de nouvelles du portrait de jeune fille du maître, un dessin de profil dormant au Port Franc genevois. Là aussi, les avis des experts ne sont pas unanimes en dépit des indices favorables. D'aucuns pensent que l'oeuvre, très (trop?) séduisante, a été fortement restaurée, pour ne pas dire plus. Et que devient au fait le croquis de "Saint-Sébastien" de Vinci découvert lors de la préparation d'une vente ordinaire à Paris chez Tajan?

(1) Ils se montrent rarement d'accord entre eux. La version londonnienne de "La Vierge aux rochers" devient ainsi pour certains une réplique d'atelier. Maais n'allez surtout pas le dire à la National Gallery!

Photo (Christie's): Les téléphones s'agitent endant la vente du lot 9 à New York.

Texte intercalaire.

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