Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/La débâcle d'Aristophil fait vendre 135 000 manuscrits à Paris

Crédits: AFP

C'est la fin. Rue de l'Université, à Paris, le somptueux Hôtel de La Salle, rénové à prix d'or tout près de la maison Gallimard, reste vide. Je ne sais ce qu'il en est du Musée des Lettres et manuscrits du 222, faubourg Saint-Germain, où cette institution désormais fantôme avait émigré en 2010. Leur propriétaire Aristophil se retrouve en liquidation judiciaire depuis le 1er septembre 2015. Les ventes commenceront le 20 décembre prochain à Drouot. Joyeux Noël! L'étude Aguttes, chargée de la dispersion (ou du moins d'une partie de celle-ci) par une ordonnance d'octobre 2016, a donné sa conférence de presse le mardi 14 novembre à Paris.

L'histoire apparaît exemplaire. En 1990, Gérard Lhéritier, le bien nommé, fondait une société apparemment très respectable. Il s’agissait d'une sorte de club achetant les plus prestigieux manuscrits (entendez par là lettres et documents originaux) sur le marché international. L'inscription était ouverte à qui voulait bien investir. La chose se voyait présentée comme un placement de père de famille. Du concret. Du solide. De l'historique, avec un musée attenant créé en 2004. Et tout de même un peu de spéculatif! Acquises en grande pompes, les œuvres prenaient chaque année de la valeur, du moins en apparence. Aristophil avait en réalité cassé le marché en faisant monter les cotes avant de passer à des reventes douteuses. On cite aujourd'hui le cas d'un texte autographe d'Einstein. Acheté 500 000 dollars, il s'était vu estimé 10 millions d'euros par les experts d'Aristophil avant d'être revendu 20 millions aux actionnaires. Or qui paierait 20 millions dans le monde pour quelques pages d'Einstein?

Justice tardive 

Pendant des années, les bibliophiles et certaines institutions se sont discrètement alarmés. Mais ils ne pouvaient guère agir. D'abord, Gérard Lhéritier avait le procès facile. Il semblait en plus très protégé. Tout reste aujourd'hui bien opaque dans les récits faits par la presse d'une histoire ne mettant pas en cause que lui. Parmi les personnes visées se trouve ainsi Jean-Claude Vrain, installé rue Saint-Sulpice. Le plus célèbre marchand français de manuscrit anciens et modernes. La Justice a tout de même fini par s'agiter. Le public apprenait en 2014-2015 (les épisodes ayant été nombreux) que Lhéritier était proche de «la pyramide de Ponzi», dite plus vulgairement «le jeu de l'avion». Un principe qui sert en France depuis le «système de Law» des années 1720. Ce dernier avait fini par une colossale faillite née de mirages économiques sur une «Compagnie du Mississipi». 

La débâcle semble également colossale ici. On parle de 850 millions d'euros. Il y aurait 135 000 documents en stock, ce qui rend la revente irréalisable. Inondé, le marché extrêmement restreint des autographes fera rapidement davantage que prendre l'eau. Il coulera. D'où une dégringolade probable des enchères. Les ventes prendraient six ans selon Aguttes, qui proposerait 300 vacations. Un nombre déjà délirant. Expert écouté, Frédéric Castaing (de la famille de la fameuse antiquaire Madeleine Castaing) parle pour sa part d'un écoulement sur dix, voire sur vingt ans. Il faudrait donc deux décennies pour que les investisseurs retrouvent leur mise, ou du moins une partie de celle-ci. Les chiffres ont été si gonflés par Aristophil que la perte probable semble 80 pour-cent. Et tout ne se vendra pas! Comme aurait dit ma grand'mère, les 18 000 actionnaires, curieusement concentrés dans le Nord de la France, «auront leurs yeux pour pleurer»...

Breton et Sade 

Parmi les pièces phares se trouvent bien sûr des choses fantastiques. Le testament de Louis XVI. «Le manifeste du surréalisme». «Les 120 journées de Sodome». Un manuscrit sur rouleau de Sade que les Genevois connaissent bien. Il fut longtemps déposé à la Fondation Martion-Bodmer de Cologny par la famille Nordmann. Aristophil l'a payé 7 millions d'euros. Le client potentiel semble bien sûr la Bibliothèque nationale de France. Cette pièce est désormais interdite de sortie du territoire national. Mais la BN aura-t-elle les moyens de se l'offrir? Et à quel tarif? Il sera éclairant de découvrir dans quelques jours quels sont les prix de réserve, voire s'il y en a. Puisqu'il faut de toute manière vendre le plus vite possible, autant brader!

Photo (AFP): Quelques-uns des 135 000 manuscrits accumulés par Aristophil.

Cette chronique déplace celle prévue sur la Fondation Bodmer. Cette dernière se voir repoussée au lundi 20 novembre.

Prochaine chronique le samedi 18 novembre. "L'expérience de la couleur" à Sèvres. Une réussite.

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