Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/La Biennale Paris a ouvert au Grand Palais. Mes dix coups de coeur

Crédits: Galerie Mendes, Paris

C'est parti! Pour où, voilà qui se révèle une autre histoire... Dès l'après-midi du dimanche 10 septembre, jour du vernissage, la rumeur enflait. Défavorable, comme il se doit. La Biennale des Antiquaires, rebaptisée La Biennale Paris (et qui devient donc annuelle, si si!), ne restait plus que l'ombre d'elle-même. Une foire presque provinciale. Dès le lendemain, Béatrice de Rochebouet, qui fait la pluie et le beau temps (plutôt la pluie) dans «Le Figaro» pronostiquait sa fin prochaine. A bout de souffle, comme dans un film de Jean-Luc Godard! 

La vérité ne m'apparaît pas si tragique, même si on connu la manifestation en meilleure forme. J'y reviendrai tout prochainement. Il me faudra aussi parler de l'hommage que la foire rend à la famille Barbier-Mueller, in corpore. Quatre générations. D'ici là, je vais cependant vous livrer mes dix coups de cœur. Libre choix, voulu cependant représentatif. Il y a de tout à la Biennale, comme naguère aux Galeries Lafayette (1). Il suffit juste se donner la peine de chercher dans ce Marché aux Puces de super luxe. 

Philippe Mendes. Beau stand que celui du Portugais de Paris! S'y détache cependant un tableau de Thomas Blanchet, le plus important peintre lyonnais du XVIIe avec Louis Cretey. Cette «Résurrection de Lazare» peut aussi bien faire penser à Nicolas Poussin qu'à Sébastien Bourdon. La toile s'est venue illico presto «à un grand amateur français proche des musées dont je ne peux pas vous dévoiler le nom.» Philippe finira par me le glisser dans l'oreille, mais si bas que je n'ai pas compris. Et comment peut-on faire répéter un secret? 

Robertaebasta. Elle a trois magasins à Milan et s'apprête à en ouvrir un quatrième à Londres. Papesse de l'art Déco à l'italienne, cette dame ultra-fardée ressemble à un cartomancienne sur le retour. On l'avait au PAD (Pavillon des arts et du design) de Paris. La voici dans le saint des saints. Le plus bel objet chez elle m'a paru un plat néo-classique de 1925. Il a été dessiné Par Gio Ponti, le futur grand architecte, pour la manufacture Richard Ginori. S'y enchevêtrent en jaune sur fond noir toutes sortes de choses antiquisantes. C'est le goût mussolinien revisité en toute fantaisie. 

São Roque. Première apparition parisienne pour le Portugais, qui propose des choses des choses typiquement lusitaniennes. Entre des carreaux de céramique, le visiteur découvre au milieu d'un petit stand son impressionnant (presque un mètre de haut) Enfant Jésus veillé par Dieu le Père. Le tout au milieu de feuillages stylisés. La sculpture a été produite en ivoire à Goa, au milieu du XVIIe siècle. Je rappelle que Goa fut en Inde ce que Macao resta longtemps en Chine. Une enclave coloniale aux goûts métis. La statue a alors sans doute été produite pour un couvent franciscain. 

Galerie Chevalier. «Vous parlerez de la Biennale. Et en bien j'espère!» Passée cette agressive requête, la maison se met à vanter quatre tapisseries tissées aux Gobelins à la fin du XVIIe. Il s'agit là de «mois» d'après Bernard van Orley. La suite originelle du XVIe siècle se trouve au Louvre. «Elle a servi de cartons à nos tentures, qui sont du coup exécutées dans l'autre sens, la droite se retrouvant à gauche.» Autre particularité, cette série (on reste sans nouvelles des autres mois) a appartenu à Colbert, ministre de Louis XIV, et à Bill Gates, qu'il est inutile de vous présenter. 

Charly Bailly. Il est Genevois d'adoption et il sera bientôt Suisse de passeport. Le galeriste, qui va de foire en foire comme un saltimbanque du marché de l'art, propose toujours ses stands assez commerciaux, avec des choses me laissant souvent de glace. J'ai craqué cette fois pour un paysage pointilliste d'Achille Laugé (1861-1944) intitulé «Le chemin aux amandiers en fleurs». Lumière superbe. Suavité des couleur. Etrangeté de l'effet produit. Chaque chose a son prix dans la vie. Celui-ci est ici de 400 000 euros. Mais il s'agit d'une pièce de niveau muséal. 

Galerie Fleury. Située avenue Matignon, à Paris, la maison donne dans le moderne et le contemporain d'une manière convenue. L'amateur ne s'attend guère à éprouver ici de surprise. C'est pourtant le cas avec «New York», brossé aux Etats-Unis par Albert Gleizes en 1916. Gleizes avait émigré pendant la Grande Guerre aux Etats-Unis. Il contribuera à faire ce pays encore provincial un fer de lance des avant-gardes. Il a donné ici un de ses sommets cubisants. Prix demandé: 900 000 euros. C'est beaucoup, mais bien moins que pour du Braque ou du Picasso de qualité égale! 

Art Cuéllar-Nathan. On connaît le Zurichois pour les œuvres sur papier qu'il propose habituellement. L'homme vend aussi un peu de peinture. C'est celle-ci qui se voit mise à l'honneur au Grand Palais, avec beaucoup d'abstraits européens. La pièce la plus désirable me semble cependant «Explosion», une aquarelle majeure de Paul Klee, même si elle demeure de petite taille. Elle remonte à 1927, quand le Germano-Suisse enseignait au Bauhaus de Dessau, où il jouait les dissidents. Là, il faudra débourser 800 000 euros. C'est cher au centimètre carré, mais... 

Galerie Pellat de Villedon. Le Versaillais présente d'ordinaire, sur un grand stand, du mobilier français du XVIIIe. Un genre aujourd'hui en nette défaveur, quand il reste comme ici aussi sage et convenable. L'antiquaire a cependant osé cette fois un coup d'éclat. Il s'agit d'une immense console (près de trois mètres de large) en bois naturel, sculptée avec nervosité à la fin de l'époque Louis XIV. Une merveille d'invention, d'équilibre et d'audace. Les visiteurs en sont restés bouche bée. L'un d'eux a craqué. Ce meuble difficile à placer s'est vendu le jour du vernissage. 

Plektron Fine Arts AG. La maison est zurichoise. On la verra peut-être en novembre à la petite foire d'art antique qui va se reconstituer à Bâle. En attendant, elle propose à Paris une Vénus de type dit «de Cnide». La statue grecque de Praxitèle a été copiée durant toute l'époque romaine. Cette version date des débuts du IIe siècle. Elle a appartenu à Jean-François Bartholoni (1796-1881), le roi du chemin de fer. Il l'avait installée dans son petit château de Versoix, Sans-Souci, qui a échappé de peu à la pioche vers 1960. Un peu plus grande que nature, la statue va du cou aux genoux. 

Galerie Bacquart. Jean-Baptiste Bacquart vient pour la première fois à la Biennale, tout en participant simultanément au Parcours des mondes. C'est un homme si sympathique qu'on a honte de ne rien lui acheter, d'autant plus qu'il a su garder des prix assez doux. Le Parisien sait de plus bien mettre sa marchandise en scène, ce qui donne des envies globales. J'ai préféré cette année le grand masque africain, tout à fait au goût des années 1930, faisant face au visiteur a l'entrée. J'ai oublié l'ethnie, mais pas le prix. C'était 42 000 euros (2). «Peanuts» à la Biennale!

(1) A ce propos, le chantier des Galeries Lafayette avance assez vite. Rappelons que ce projet de Sanaa a été vivement combattu par les associations patrimoniales.
(2) J'ai retrouvé! Il s'agit d'un masque Baoulé.

 

Pratique

"La Biennale Paris", Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au dimanche 17 septembre. Ouvert de 11 h à 21h, le jeudi 14 septembre jusqu'à 23h.

Photo (Galerie Mendes): Le tableau de Thomas Blanchet, qui a immédiatement trouvé preneur.

L’article général sur la Biennale dès que possible et même avant. En attendant, demain 15 septembre, les Barbier-Mueller hôtes de la Biennale.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."