Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Fine Arts Paris a réuni les tenants des arts ancien et moderne

Crédits: Galerie Edouard Ambroselli, Paris

J'aurais pu vous parler de «Paris-Photo», qui ouvrait presque en même temps au Grand Palais. Mais il s'agit d'un salon que je boude. Il m'eut été possible de vous raconter «Fotofever», où je suis effectivement allé au Carrousel du Louvre. Mais c'était nul. Tout reste dans la vie affaire de choix. Inutile de pratiquer les mêmes que tout le monde. Il y a ainsi eu sans mon apport assez d'articles (très laudatifs, comme il se doit) en octobre pour la FIAC parisienne et ses annexes. Encore un effort, si je les ai bien compris, et la foire aura dépassé Art/Basel... 

Si je prends aujourd'hui ma plume électronique, ce sera donc pour Fine Arts Paris, qui s'est déroulé du 8 au 12 novembre à la Bourse, après le long vernissage d'usage le mardi 7. Il s'agit là d'une création. Pari doublement risqué. Il fallait à la fois reprendre le créneau horaire laissé libre par Paris Tableau, qui a fini dans les choux en juin dernier à Bruxelles, et trouver une clientèle deux mois à peine après une Biennale des Antiquaires devenue annuelle. Un flop également que cette Biennale! Je vous ai déjà entretenu de ces deux non-événements (malgré certains stands très réussis) en temps voulu.

Un marché déboussolé

Pourquoi une nouvelle réunion de marchands spécialisés dans l'art ancien et moderne, alors que le secteur se porte plutôt mal dans son ensemble? «Mais parce que ce marché se sent déboussolé, précisément», confie un participant avec une instante demande d'anonymat. «Les galeristes sentent qu'il leur faut faire quelque chose, sans trop savoir quoi. Ils multiplient du coup les initiatives. Pensez à TEFAF Fall, qui vient de se dérouler à New York avec un succès mitigé.» L'ambition générale est pourtant de répondre favorablement aux changements d'habitude des collectionneurs. «Plus personne ne venant nous voir à domicile, il faut aller regroupés au devant des clients.» 

Tout cela a bien sûr un prix. Ou plutôt un coût. Il faut louer un lieu prestigieux le lard du chat. Faire de la décoration. Déplacer les œuvres, qui doivent souvent traverser des frontières avec les pesanteur administratives que l'on sait. Engager un peu de monde. Se loger. Des conditions acceptables à condition de vendre des pièces chères. Autrement, il devient difficile d'apparaître rentable. La chose se sentait à Fine Arts Paris. Si les plus beaux tableaux restaient en général à des prix que je qualifierai de corrects, les petites choses tendaient à flamber. Ce qui valait normalement dans les 4000 euros se voyait proposé à 9000. Il faut bien que tout le monde vive. Heureusement qu'afficher ses prix n'est pas dans la mentalité française! Un ou deux Anglo-saxons le font. Mais il aura fallu que Jean-François Heim déménage à Bâle pour qu'il indique noir sur blanc les tarifs sur son stand, par ailleurs réussi. «C'est profitable à chacun. Les acheteurs potentiels ne font jamais l'estimation juste. Ils ont parfois de bonnes surprises.»

Visibilité personnelle 

Présidé par Louis de Bayser et organisé par la Société du Salon du Dessin (qui se déroule fin mars au même endroit), Fine Arts Paris donne donc plutôt dans la visibilité personnelle. C'est le cas pour Fabienne Fiacre, qui loge sans enseigne dans un rez-de-chaussée de la rue de l'Université (j'ai toujours de la peine à identifier son immeuble). C'est celui d'Edouard Amboselli, dont je n'ai jamais remarqué la présence rue Drouot. Celui de Mathieu Néouze aussi, qui loge dans une cour de la rue de la Grange-Batelière. Ce spécialiste du symbolisme, à la crinière de pianiste de concert de le fin du XIXe, participait déjà au Salon du Dessin. Il lui a fallu cette présence pour se faire connaître au-delà d'un petit cercle, alors qu'il propose toujours des peintures et des sculptures intéressantes. «Je me suis décidé à faire mon tout premier salon», explique pour sa part Simon Lhopiteau, de la Galerie d'Orsay. «Il faut savoir que j'existe. Je suis au bout de la rue de l'Université.» 

Il y avait bien sûr des gens venus d'ailleurs à Fine Arts Paris. Michel Descours est arrivé de Lyon après avoir fait la Biennale parisienne et entre-temps celle de Florence. «Nous essayons cette année quantité de foires pour découvrir celles nous convenant.» Des Suisses, Américains ou Espagnols, hôtes du Salon du Dessin, ont également débarqué en explorateurs. Il semble qu'il ait fallu refuser du monde, attiré par le caractère plutôt intime de cette réunion de moins de quarante galeries. L'année prochaine, la foire va du coup déménager, comme l'annonçait dès le vernissage un "flyer". Les choses se passeront en plus vaste au Carrousel du Louvre, déserté par ce type de manifestations depuis la réouverture du Grand Palais. Même les salons du mariage ou du chocolat semblent avoir abandonné ce lieu pourtant très central...

Un salon élégant 

Maintenant que les présentations sont faites, que penser de cette première édition? Eh bien, il s'agissait d'un salon élégant, agréable à parcourir et réservant passablement de découvertes. Si le XIXe et les débuts du XXe dominaient, le visiteur avait une impression de variété. La plupart des exposant montraient à la fois de la peinture, de la sculpture et du dessin, les meubles et objets d'art restant exclus. Certains stands restaient bien sûr dans le style de la maison. Canesso présentait de la belle peinture italienne baroque, dont une vaste «Fable de Latone» du Génois Orazio de Ferrari. Benjamin Proust, que l'on n'avait plus vu depuis longtemps à Paris, est revenu de Londres avec de la statuaire médiévale. Charly Bailly a débarqué de Genève avec de la peinture moderne, dont un curieux Bonnard de jeunesse montrant Toulouse-Lautrec au café. José de la Mano restait hispanique au possible. D'autres ont préféré panacher. Chez Arturo Cuellar de Zurich, un magnifique Courbet se retrouvait ainsi au dessus d'une sculpture de Jeff Koons qui m'eut semblé davantage à sa place dans une vitrine de Noël des Galeries Lafayette. 

Comment les choses ont-elles marché sur le plan commercial? Difficile de répondre. Le public s'est montré très présent au vernissage, où j'ai reconnu des conservateurs du Louvre, quelques amateurs connus et des historiens de l'art. Il semble s'être parfois fait désirer par la suite. Pour certains marchands, le coup de projecteur a néanmoins servi à quelque chose. J'ignorais que Chantal Kiener demeure encore active, apparemment en appartement. Chez Claude Vittet, qui vient de vendre un magnifique Nicolas de Plattemontagne (un peintre du XVIIe siècle français) au Kunstmuseum de Bâle, c'était de toute manière la foule par rapport à l'habitude. «Nous sommes l'un des deux seuls marchands restés au Louvre des Antiquaires, normalement fermé, sur les quelque 200 des débuts. Autant dire qu'il faut savoir que nos subsistons.» Je ne dis pas que les ventes soient ici secondaires. Mais il s'agit aussi de parier sur le long terme.

Record parisien 

De toute manière, il y avait au même moment à Paris un record imbattable. Nicolas Schwed qui ne participe jamais à aucune foire, a écoulé la totalité de ses 60 dessins inédits de Massimiliano Soldani (1656-1740) avant son vernissage à domicile, rue Saint-Honoré. Une exposition proposée avec un catalogue scientifique remarquable de Charles Avery. Clientèle de musées comme de particuliers. Les invités en sont restés pantois. «S'il vous plaît vraiment, je peux juste vous proposer le petit cadre doré Louis XIII contenant l'avis qui plus rien n'est à vendre.» Heureux homme...

Photo (Fine Arts Paris): Un projet de tombeau de Michel-Ange Slotz en terre cuite, vu chez Edouard Ambroselli. Le sculpteur français du XVIIIe siècle ne semble pas avoir réalisé ce modèle en grand.

Prochaine chronique le jeudi 16 novembre. Hommage au photographe vaudois Marcel Imsand, qui vient de disparaître.

 

 

 

 

 

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