Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/ Art/Basel devient une foire toujours plus formatée et lisse

Crédits: Julio Le Parc/Adagp

Ils sont venus. Ils sont bien là. A une époque où tout peut se contourner, à commencer par la loi, Art/Basel demeure un événement inévitable. Imparable. Indispensable. La foire, qui en arrive à sa quarante-huitième édition, a du mérite. Elle s'est scindée en deux avec un strapontin à Miami (2002), puis en trois en créant sa succursale de Hong-Kong (2013). L'événement alémanique aurait pu s'en voir diminué des deux tiers. Tout n'apparaît heureusement pas arithmétique dans la vie. La planète «arty» a donc accompli le voyage des Etats-Unis ou d'ailleurs afin de se retrouver mardi 13 juin à la Messe ou dans ses satellites. Il n'y a guère que les visiteurs des premières années qui aient depuis longtemps jeté l'éponge. En grandissant jusqu'au déraisonnable, la foire leur a échappé.

On peut les comprendre... Si je sais bien lire, il y a aujourd'hui 291 galeries. Elles se sont entre-tuées pour arriver jusque là. On parle d'un taux de refus de 75 pour-cent. 226 se retrouvent à titre de participants normaux, si j'ose dire. Quinze sont des éditeurs de multiples. Trente deux présentent un projet dans le cadre de Feature. Dix-huit assurent la promotion de jeunes artistes sous le signe des Statements. Je crois que le compte est bon. Je peux du coup ajouter en «in» les 76 projets retenus pour Art Unlimited et les 22 sculptures en ville, dominées cette année par un superbe arbre en fer rouillé d'Ai Weiwei. Car il y a bien entendu aussi un «off», et sans doute même un «off off»! Installée dans l'ancienne fabrique de bière Warteck, la foire Liste, réservée aux jeunes galeries travaillant avec de jeunes artistes, compte ainsi 76 participants en 2017 alors qu'il n'y en avait que 36 lors de son lancement en 1996. Un vrai «baby boom». Je vous grâce du reste. Sachez tout de même que les musées bâlois ont chacun ouvert une exposition (non commerciale, il est vrai) début juin et qu'il y a là des stars, de Wim Delvoye à Wolfgang Tillmans.

Un art plus vraiment "illimité" 

Vous comprendrez, dans ces conditions, qu'il faille opérer des choix à moins de passer la semaine sur les bords du Rhin, comme le font certains amateurs fortunés. Ils voient du coup Miami Design Basel ou les Bourses suisses. Ces dernières ont la fâcheuse idée de choisir les mêmes dates, alors qu'il aurait mieux valu opter pour la mi août ou la fin décembre. Des moments enfin creux. Pour parler comme en patinage artistique, la Foire elle-même reste LA figure imposée. Les figures libres se choisissent au gré du preneur, avec une préférence pour Art Unlimited. Notez cependant qu'ici l'effet s'est émoussé depuis le lancement de l'opération en 1996. La faute en incombe autant aux marchands soumettant des pièces hors-normes qu'à l'architecture (1). La nouvelle aile, signée Herzog & DeMeuron s'est révélée si vaste que tout y semble minuscule. Ne reste qu'une série de pièces, parfois anciennes, et de vidéos, bien trop longues. J'ai noté montre en main que les visiteurs en regardaient en moyenne une minute, alors que les bandes en font volontiers 35, voire 55... 

Mais qu'y a-t-il au fait à Art/Basel cette année, dont les fastes se déroulent, ô symbole, à côté de la tente du Cirque Knie? De tout. Il suffit d'entrer et de passer le stand initial de la Fondation Beyeler pour se trouver au rez-de-chaussée parmi les classiques. Nahmad propose ses Miró et ses Tapies. Nagy ses Otto Dix et ses Schlemmer. Marlborough ses Bacon et, histoire de faire plus original, ses Frank Auerbach. L'unité comptable est ici le million. On arrive sans doute vite à la dizaine. Du reste, le seul journal distribué gratuitement à l'entrée avec la «Neue Zürcher Zeitung» reste le «Financial Times». Gagosian peut suivre dans son stand militairement gardé (là, je pousse un peu), avec Larry lui-même en vedette. Le «rez» demeure en principe l'étage des artistes arrivés. Aucune surprise, mais parfois des pièces magnifiques. Certains noms font plus plus chic que d'autres. Picasso, c'est commun. Warhol semble un peu vulgaire. Vus chez Laudau, un superbe Campendonk et un sublime Feininger dénotent déjà davantage de culture chez l'acheteur potentiel.

Négociations à la baisse

Des clients, y en a-t-il, au fait? Difficile de répondre dans cette foire aux vanités où prime l'aspect social. Achète-t-on entre deux embrassades? Dépense-t-on quand on est sans cesse scotché à son portable ou en train de consulter ses réseaux sociaux? Chez la vétérante Alice Pauli, qui aura fait 46 Bâle sur 48, oui en tout cas. Au bout d'une heure, la Lausannoise avait écoulé deux de ses Soulages mahousses et réservé le troisième, tandis qu'une monumentale sculpture de Giuseppe Penone avait trouvé preneur. Ailleurs, on négociait un peu. J'ai entendu chuchoter «Un virgule huit» pour un petit Manzoni à une dame qui répondait que ce serait vraiment une folie. «Un virgule huit est un prix de départ», insinuait le vendeur avec des airs de serpent tentateur. Financièrement, on se situe plutôt dans une bonne année. J'ignore comment la tractation a fini. 

A l'étage, dont le dernier Genevois reste Pierre-Henri Jaccaud de Skopia, il devrait en principe se trouver un art plus novateur. Je dis bien «en principe». Bâle connaît en effet plusieurs glissements. Le premier est, après plus de quarante ans d'existence, la disparition progressive des modernes, remplacés par des contemporains. Le second une lente gentrification. Il faut rassurer les collectionneurs venus voir «la plus grande foire du monde», alors qu'il en existe ailleurs de nos jours tant d'autres. Et puis l'art actuel, si marginal en 1970, est devenu un produit de luxe, dont le mérite est de ne pas s'user. Une qualité qui en fait aussi un produit d'investissement.

La triple inflation 

Ajoutez à cela trois inflations. Il y a d'abord eu celle des stands, dont beaucoup se sont déversés sur des foires annexes. Puis est venue celle des dimensions, qui ont aujourd'hui un peu raison d'Art Unlimited. Un tableau de plus de trois mètres de haut ou de passé quatre mètres de large, c'est devenu la norme pour les nouveaux riches. Plein la vue! Il y a enfin l'inflation tout court. On en arrive à des chiffres absurdes. Paris Tableau Bruxelles, dont je vous parlerai demain, propose de la bonne peinture ancienne quarante ou cinquante fois moins chère que cette production tout de même très bling-bling. Pour un hommage à la grande Magdalena Abakanowicz, morte cette année (ne la confondez surtout pas avec Magdalena Abramovic!) que de machins tapageurs et vulgaires en dépit de leurs prétentions politiques et dénonciatrices. Notez qu'il n'y a plus rien de sexuellement agressif. On se veut politiquement correct. Consommable. L'écart entre certaines galeries admises à Bâle et celles, à succursales multiples, hantant plusieurs quartiers de Paris ou même de Genève se révèle du coup parfois ténu. Il n'y a pas ici de Marilyn démultipliées ou d'énormes bonbons en résine aux couleurs "flashy", certes. Les choses se situent sur un plan plus élevé. Plus culturel. Plus intellectuel. C'est le même esprit commercial cependant, et je dois dire que je trouve la chose assez troublante... 

(1) A la sortie d'Art Unlimited, où les œuvres sont donc monumentales, les agents m'ont demandé d'ouvrir mon sac pour voir que je n'avais rien dérobé. Les ordres, à ce qu'il paraît.

Pratique

Art/Basel/48, Messe, Bâle, et ailleurs dans la ville. Site www.artbasel.com Ouvert pour le public du jeudi 15 juin au dimanche 18 juin de 11h à 19h.  Aujourd'hui mercredi 14 juin, il y a en effet d'autres vernissages.

Photo (ADAGP): Un monumental Julio Le Parc de 1970 à Art Unlimited. Cette présentation commerciale parallèle devient très muséale.

Prochaine chronique le jeudi 15 juin. Foires à Bruxelles, peinture ancienne et art tribal.

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