Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MARCHÉ/Antiquorum disperse des sommets de l'horlogerie genevoise

Crédits: Antiquorum, Genève

L'une est verte, l'autre rouge. Deux mandolines ornent la couverture du catalogue de la vente d'Antiquorum, qui se déroulera le dimanche 15 mai au Kempinski genevois. Il s'agit en effet de montres, et pas de n'importe lesquelles. «On ne connaît que quatre modèles de ce type, créé vers 1820 par la maison Piguet & Meylan dans notre ville», explique Romain Réa d'Antiquorum. D'où le prix d'estimation, en apparence trapu. Il faudra compter entre 1,2 et 2,2 million(s) pour ces jouets mécaniques, conçus au départ pour le marché chinois. 

Vous ne connaissez pas Antiquorum? Alors, un peu d'histoire s'impose. La maison a été cofondée en 1974 par l'expert Osvaldo Patrizzi et le tonitruant (et brouillon, et sur-agité...) commerçant Gabriele Tortella, un monsieur pour lequel j'ai eu l'occasion de travailler dans «Tribune des Arts». Les membres du tandem ont repris chacun leurs pédales en 1983. Osvaldo a continué seul dans l'immense galerie de la Grand-Rue, qui a ensuite passé au galeriste Jan Krugier et qui vient de se voir reprise par l'horloger Romain Jérôme. Il y a ensuite eu, dans les années 1990, l'association avec Habsbourg-Feldman. Elle a mal fini. Osvaldo est resté seul jusqu'à son départ au début des années 2000. L'enseigne se situe depuis longtemps au 3, rue du Mont-Blanc, à côté du nouveau Ladurée. Son «chairman», comme on dit de nos jours pour faire international, se nomme actuellement Giulio De Luca.

Une collection unique 

Maintenant que les présentations sont faites, je peux revenir à la vente. «C'était une affaire dont toutes les maisons de ventes rêvaient depuis longtemps», explique Arnaud Tellier, qui a longuement travaillé («jusqu'à quinze heures par jour») sur le catalogue. La collection réunie par le père du vendeur passe en effet pour unique. Impossible de connaître le nom de l'homme. Il y a bien en ouverture du catalogue un hommage, modestement intitulé «The Emperor's Collection», vu que les textes sont en anglais. Mais pas un mot de précis sur l'homme, ancien Russe blanc réfugié en Suède, dont il a fini par devenir diplomate. Il y a certes une photo en noir et blanc. Mais elle se révèle si floue que nul ne saurait le reconnaître. «La famille tient à une certaine discrétion», confirme Arnaud Tellier. Monsieur X serait apparemment mort il y a vingt-cinq ou trente ans. «Son fils, qui a aujourd'hui souhaité disperser cette collection, est un homme d'un certain âge.» 

On sait cependant une ou deux choses. L'ensemble a pris naissance dans les années 1960 et 1970, principalement au travers de ventes aux enchères, de Christie's à Sotheby's, en passant par les maisons zurichoises. «Notre amateur a ainsi pu mettre la main sur des objets très importants du roi Farouk, dispersés en 1954 au moment de la chute de la dynastie égyptienne», explique Arnaud Tellier. Ce dernier précise que l'actuelle vente donne un excellent aperçu de ce qu'a pu être la «Fabrique» genevoise de la fin du XVIIIe siècle et des premières décennies du XIXe, surtout pour les produits d'exportation vers la Turquie ou l'Extrême-Orient. «Il y avait alors chez nous des ouvriers d'une virtuosité extraordinaire travaillant pour Jean-François Bautte, Jean-Georges Rémond ou les Piguet-Meylan. L'abrogation des corporations françaises à la Révolution, valable à Genève après l'annexion de 1798, a permis à des étrangers de s'installer et de créer d'immenses entreprises. Pensez que 300 personnes travaillent vers 1810 pour Bautte!»

Sans prix de réserve 

La collection anonyme, vendue dans son intégrité, ne semble pas énorme sur le plan quantitatif. Elle se retrouve du coup prise dimanche en sandwich dans une vacation-fleuve comprenant 551 numéros. Avant tout des montres, avec plus ou moins de complications. «Actif à Genève, Hongkong et Monaco, Antiquorum compte en organiser deux ici par an, l'une en mai, l'autre en novembre», explique Romain Réa, expert auprès de la Cour d'Appel de Paris et créateur de montres «sur mesure» avec un atelier à Tours. «Monaco viendra en juillet, avec une cession en 2017 les 19, 20 et 21.» A chacun sa saison. 

Je préciserai pour terminer que la vente de Monsieur X, qui va du numéro 151 au numéro 230, a été estimée «de manière attractive». Cela signifie qu'il faut tout vendre. Si les pièces principales, dont font partie l'étonnante boîte émaillée de Piguet et Rémond ou le pistolet à parfum attribué à Moulinié, Bautte et Cie (avec montre miniature) ont un prix plancher élevé, d'autres objets se verront ainsi vendus «sans réserve». Cela veut dire qu'ils iront au plus offrant, quelle que soit la somme offerte. Prévoyez tout de même à devoir casser votre tirelire...

Pratique 

Vente Antiquorum, dimanche 14 mai, Grand Hotel Kempinski, 19, quai de Mont-Blanc, Genève, 10 heures et 14 heures. Tél. 022 909 28 5o, site www.antiquorum.swiss On visite le samedi 13 mai de 9h à 19h.

Photo (Antiquorum): Le pistolet à parfun créé à Genève, sans doute chez Mouliné, Bautte et Cie vers 1810.

Ce texte remplace celui annoncé sur le paysage mystique au Musée d'Orsay, renvoyé à dimanche 14 mai.

 

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