Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Marche et démarche". Le MAD parisien a aujourd'hui trouvé chaussure à son pied

L'ancien Musée des arts décoratifs expose 500 paires de chaussures allant de l'Antiquité à nos jours. C'est un peu beaucoup. Le visiteur subit aussi son petit cours de morale.

Les chaussures d'Iris Schieferstein qui font l'affiche.

Crédits: Iris Schieferstein, MAD, Paris 2019.

Il faut paraît-il trouver chaussure à son pied. A ses deux pieds serait du reste plus juste. Le gauche et le droite se révèlent souvent fort différents. Il a pourtant fallu attendre le XVIIIe siècle pour que les médecins aient l'idée de deux souliers différents. Et cent ans de plus pour que la chose se généralise. Notez que cette lenteur n'offre en soi rien d'étonnant. Comme le rappelait en 2015 une superbe exposition du Victoria & Albert de Londres, les «shoes» ont toujours été liés simultanément au plaisir et à la douleur. Plus cela fait mal, plus cela devient excitant et beau!

Cette fois-ci, c'est le MAD (ex-Musée des arts décoratifs de Paris) qui propose une vaste présentation sur le thème de la chaussure: «Marche et démarche». Démarche intellectuelle, cependant. Les visiteurs ne verront aucun mocassin, aucun richelieu, aucun stiletto ni aucune botte en action. Pas d'audiovisuels troublant comme à Londres, où ils allaient des souliers d'homme bicolores de «L'inconnu du Nord-Express» aux escarpins noirs de «Belle de Jour». Pas de collections fétichistes ici non plus. L'exposition proposée par Denis Bruna n'offre rien de mythique, ni d'ailleurs de bien interactif. Ah, si! Il y a tout de même un lieu où visiteurs et visiteuses (visiteuses, surtout) peuvent essayer des modèles standards. Ils (ou elles) découvrent que cheminer avec des poulaines à la manière du XVe siècle ou les chopines des courtisanes vénitiennes de la Renaissance (montées sur d'énormes socles) demande tout un apprentissage. Il faut savoir jouer des contraintes. Et donc avec les pressions sociales.

L'art d'entraver la marche

Et c'est là où la chatte a mal aux pieds! Comme l'exposition récente sur les dos de robes («Backside») montée par le Palais Galliera au Musée Bourdelle, «Marche et démarche» va nous développer toute une morale. C'est bien dans l'air du temps. Il ne sera bientôt plus permis d'aller pisser sans subir un petit couplet bien pensant (1). Le commissaire va nous expliquer que le soulier sert souvent moins à faciliter la marche qu'à l'entraver, voire à l'empêcher. Une femme de la bonne société ne devait rien faire elle-même, que l'on soit dans le Céleste-Empire ou dans un salon parisien. D'où les boutons de lotus des Chinoises, à qui on bandait les pieds pour qu'ils ne se développent pas. D'où les pointures trop étroites afin de garder son élégance. Ma mère m'expliquait que dans sa génération encore aucune femme n'aurait osé avouer chausser davantage que du 38, même si la rumeur voulait que Greta Garbo, la star des stars, enfilait un solide 41. «Tempi passati!» On en arrive aujourd'hui à des godasses qui eussent été jadis vouées aux seuls clowns. Un ami qui vend ce genre d'accessoire m'a récemment montré un exemplaire en 52, commandé par un client. Certaines clientes en arrivent pour leur part au 44...

Sandalette de Salvatore Ferragamo, 1940. Il y en a un modèle géant à l'entrée de l'exposition. Photo MAD, Paris 2019.

Mais revenons à Paris où l'exposition ne se déroule pas dans les espaces traditionnellement voués à la mode, mais dans d'autres, moins prestigieux, au second étage. Denis Bruna a vu large. Il y a en tout 500 paires. C'est bien trop. Même «André le chausseur sachant chausser» n'aurait jamais osé en présenter autant dans ses magasins bas de gamme. Le décorateur n'a pas arrangé les choses. Il y a jusqu'à quarante couples, posés au fond des vitrines. A plat. Tout se veut en effet très sobre. Il faudra cependant s'interroger un jour sur les rapports troubles que le minimalisme entretient avec l'anorexie. Le public a en effet au MAD l'impression de se retrouver au milieu d'un grand rien. Avec les absurdités que cela suppose. Il y a au milieu des pièces historiques ou ethnographiques de véritables perles. Pourquoi ne pas les avoir mises en valeur? Les bottes de Monsieur, frère de Louis XIV, l'homme qui eut bien avant Christian Louboutin l'idée du talon rouge, auraient mérité une place d'honneur. Idem pour les escarpins transparents de plastique, avec talon formé d'une boule en strass, conçus par Roger Vivier pour Marlène Dietrich. On ne met pas cela à côté de savates afghanes ou de charentaises provinciales. Cela dit, j'avoue tout de même un faible pour le soulier de fakir, clouté à l'intérieur histoire de bien se blesser la plante des pieds!

Chaussures rouges, fin du XVIIIe siècle. Photo MAD, Paris 2019.

Décevante, l'exposition se poursuit au MAD dans les salles du second étage servant de manière permanente à du temporaire. Ces dernières sont vouées aux extravagances des couturiers. De véritable sadiques, apparemment! A côté de certaines de leurs création contemporaines, conçues pour des défilés, les ballerines jouissent d'un certain confort dans leurs chaussons de danse. Mais là aussi, un petit effort de mise en scène ne se serait pas révélé inutile. Les élucubrations de Zaha Hadid, de Norikata Tatehana ou d'Iris Schieferstein (qui fait l'affiche) ont besoin d'un décorum. Or l'exposition ne pêche pas seulement par minimalisme mais par manque d'imagination. D'où un certain ennui, alors que nous sommes en principe au royaume du «fun». Il y avait mille choses à faire pour que le visiteur prenne son pied. Or ce pied, le MAD se l'est joyeusement pris dans le tapis. Tout tombe du coup à plat.

(1) Au Kunstmuseum de Berne, les hommes se voient priés de faire pipi assis. Sans doute pour ne plus jouer au sexe dominant.

Pratique

«Marche et démarche», MAD, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu’au 23 février 2020. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.madparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.



Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."