Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Marchands d'art", ou les confidences de Daniel Wildenstein, a été réédité en poche

Sorti en 1999, ce livre d'entretiens avec Yves Stavridès fait parler un homme ayant toujours refusé les questions. C'est passionnant. Mais à prendre avec des pincettes!

Photo de famille. Au centre Daniel et son épouse Sylvia.

Crédits: DR.

«Je dois dire que je n’ai jamais été un grand admirateur de papa. Peut-être et même sûrement pas assez, j’en conviens. Mon père a été un mauvais père. J’ai donc été un mauvais fils.» Le ton est aux confidences. Daniel Wildenstein admet dans son intimité les lecteurs du livre de ses conversations avec Yves Stavridès. L’homme qui n’a jamais accepté de donner d’entretiens, sauf pour parler de son écurie de chevaux, se laisse aller. Il va tout dire, ou presque. Nous sommes en 1999. Le patriarche des marchands d’art a 82 ans. Il s’éteindra paisiblement en 2001.

Wildenstein s’était préparé à rencontrer le journaliste. L’homme savait qu’il en sortirait non pas un gros article, mais un livre. Une chose en principe pérenne. Il y avait trente entretiens de prévu, sa voix émergeant seule. Yves Stavridès, qui a du reste très vite cessé apparemment de mener la conservation, couperait toutes ses questions au moment de la rédaction. L’ouvrage allait se présenter comme un récit commençant par les origines de la dynastie de la plus célèbre maison de tableaux anciens et modernes du monde. D’où des recherches préalables, avec une grosse surprise. La doxa voulait que Nathan, le créateur de la maison soit venu d’Alsace à Paris par amour de la France après la défaite de 1870 et l’annexion qui avait suivi. A 19 ans, il était enfant unique et fils de rabbin séfarade. Les détectives lancés sur les traces des Wildenstein à Fegersheim lui ont trouvé un père maquignon, six frères et sœurs et une religion ashkénaze… Le premier gros mensonge d’une famille où l’on en a découvert depuis beaucoup. J’y  reviendrai dans un second article, situé une case plus loin dans le déroulé de cette chronique.

Un tailleur reconverti dans l'art

Nathan est donc venu en France. Il est devenu employé chez un tailleur à Vitry-le-François. C’est là qu’un jour une cliente, lui trouvant l’air éveillé, lui a demandé de liquider au meilleur prix des tableaux anciens. Légende ou vérité, le débutant est alors arrivé à Paris, où il s’est immergé dix jours entiers au Louvre afin de se faire l’œil. Ainsi commence la saga qui ammènera Nathan à construire une fortune colossale, appuyé par une femme et compagne de travail. L’Alsacien avait trouvé avec Laure son double. A eux deux, ils vont grimper les marches du négoce d’art et celui de la société parisienne, puis internationale. En 1929 ( juste avant la chute économique qui va faire vaciller une entreprise Wildenstein déjà présente à Londres et à New York), Nathan deviendra ainsi un des acquéreurs des chefs-d’œuvre de l’Ermitage dans ce qui s’appelait depuis 1924 Leningrad. Les Soviets sont alors prêts à vendre n’importe quoi pour industrialiser l’URSS.

Une des rares images de Nathan jeune. Photo DR.

Nathan meurt en1934, vite suivi de son épouse. La maison survit à ce moment grâce à Londres, où la Crise semble moins dure. Lui succède Georges, le père de Daniel. Un homme plus froid, aux connaissances très cérébrale de la peinture. Un méthodique qui va lancer les fameux «catalogues raisonnés» faisant la loi sur tel ou tel artiste. Un progressiste aussi, dans la mesure où il pousse sa curiosité jusqu’au temps présent. Picasso, qui est un voisin rue de la Boétie, fait ainsi jouer le petit Daniel qui en garde le meilleur souvenir. La mémoire de quelqu’un d’intelligent, d’ouvert de pétillant et d’adorant les enfants. Elevé comme un héritier, l’adolescent doit autrement faire ses preuves. Avec les frictions que cela suppose. Lui qui adorait se grands-parents ne porte aucune affection à ses géniteurs. Il se lie en revanche d’amitié avec un des bons clients de la maison, Edward G. Robinson qui joue les gangsters à Hollywood. Et tout continue ainsi jusqu’en 1939.

Se donner le beau rôle

C’est la guerre. Très intégrés, les Wildenstein se retrouvent Juifs. Il faut fuir aux Etats-Unis. C’est maintenant la branche américaine sur laquelle ils s’appuient. Ils se voient spoliés par les Allemands, mais pas complètement grâce à certaines complicités. L'entreprise retrouvera assez facilement leurs biens après 1945, ce qui permet à Daniel de dénoncer l’injustice. Les grand marchands et collectionneurs, qui disposaient de photos et d'archives, ont bien mieux été traités que les petits. Dans ce qui devient finalement un discours, Daniel fait tout pour s’attirer des sympathies. Il se donne le beau rôle, mais pas trop. La chose se sent notamment quand il brosse le portrait des concurrents de sa dynastie. Lord Duveen. Jacques Seligmann. Les Durand-Ruel. Ambroise Vollard. Ou ce Howard Young new-yorkais qui est le grand-oncle d’une certaine Elizabeth Taylor.

"La diseuse de bonne aventure" de Georges de La Tour, qui se trouve aujourd'hui au "Met" de New York. Photo Metropolitan Museum, New York 2020. La toile a été amputée à une époque inconnue sur la gauche.

Le récit continue, pimpant, à travers les années 1945 à 1980. Il évoque bien sûr la brouille célèbre entre Georges et André Malraux. Elle culminera, alors que ce dernier est ministre de la culture, avec l’exportation de «La diseuse de bonne aventure», de Georges de La Tour. L’auteur de «L’espoir» parle d’illégalité, puis d’un faux. David raconte aussi comment il a démêlé en justice la succession de Pierre Bonnard, son artiste préféré. Le peintre ignorait que Marthe, son épouse mythomane, avait une sœur elle-même dotée d’enfants. Le nœud d’embrouilles a débouché après plus de dix ans de procès sur un accord. Les Wildenstein, qui avaient acquis l’atelier, repartaient avec la majorité des œuvres, dont beaucoup restaient encore inconnues. Là, David a sans doute un peu trop parlé…

Un livre tombant à pic

Après avoir donné son opinion sur le marché, les experts, les archives à tenir et bien sûr les chevaux de course (qui apparaissent ici un peu comme un appendice), Daniel termine par des anecdotes supplémentaires. Là aussi, il entend apparaître comme le type bien, avec ses failles. Cela donne quelque chose de picaresque, de drôle et d’un peu émouvant. J’avoue avoir été séduit en 1999. Ma recension pour la «Tribune de Genève» avait alors été flatteuse. C’était en plus très enlevé. Et puis, les choses allaient encore bien. Peu de gens avaient remarqué que ces confidences, qui en sont peut-être de fausses comme chez Marivaux (1), suivaient d’un peu trop près les premières révélations sur la famille. Jocelyn Wildenstein s'était mise à table lors de son divorce d’avec Guy, l’un de deux fils de Daniel. Il avait fallu faire taire la Suissesse, qui a reçu beaucoup d’argent en partie utilisé pour ses chirurgies esthétiques. C’est la fameuse femme-chat, dont les photo courent sur le Net.

Le sac du siège parisien sous l'Occupation. Photo DR.

Depuis, tout s’est écroulé comme un château de cartes. Il n’en est hélas fait nulle mention dans cette réédition en poche. La préface est demeurée telle quelle. Une chose qui me gêne profondément, si l’on pense aux passages successifs devant les tribunaux ayant révélé le pan noir des activités de la famille. Laisser le texte tel quel, sans avertissement, me semble dans ces conditions presque irresponsable. Je vais maintenant vous rappeler, dans un autre article, les dessous peu reluisants de l’entreprise Wildenstein, dont tout la presse a fait ses choux gras jusqu’en2017.

(1) L’histoire des caisses envoyées en 1917 par le tsar à son cousin le roi d’Angleterre, qui dorment dans les caves de Balmoral, est-elle ainsi bien vraie? Je n’ai trouvé l’histoire nulle part ailleurs. Idem pour «l’hôtelier de Goering», dont je vous laisse découvrir la vie incroyable.

Pratique

«Marchands d’art», de Daniel Wildenstein et Yves Stavridès, réédition en livre de poche, aux Editions du Cerf, 237 pages très serrées. Quelques illustrations

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