Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Marc-Olivier Wahler veut dormir dans le lit à côté de Ramsès II au MAH. Qu'en penser?

Le directeur prévoit pour lui les 23 et 24 une nuit avec dîner, visite décalée, humoriste, chamane, danseurs et sportifs. Jusqu'où tolérer une telle mise en vedette?

MOW dans l'une des vidéos tournées autour de "Marcher sur l'eau".

Crédits: MAH, Genève 2021.

«L’exposition «Marcher sur l’eau» touche à sa fin. Dès le départ, j’ai souhaité organiser un événement décalé et dormir dans le lit à côté de Ramsès.» Vous lisez là les mots de Marc-Olivier Wahler, directeur des Musées d’art et d’histoire de Genève (MAH). Confiée à Jakob Lena Knebl, sa première grande exposition se termine le 27 juin (1). Elle n’a pas remporté le triomphe voulu, même si ce n’est pas la catastrophe. Il faut dire que l’accès sera prudemment resté gratuit, et sans réservation. La presse romande est demeurée indulgente. L’étrangère, à qui elle semblait en partie adressée, n’est pas ou peu venue vu les circonstances. Notons simplement que «Le journal des arts», tout comme «La tribune de l’art», se sont montrés dévastateurs.

Mais revenons au courriel que MOW a envoyé à l’ensemble du copieux personnel (plus de 200 personnes) il y a quelques jours. Je n’ai pas la date de l’expédition. Il s’agissait alors encore d’un document de travail pour la soirée du 23 juin et le matin du 24 juin. Je dispose depuis de la version finale, communiquée hier lundi par le service de presse. Voici donc comment s’annoncent la nuit de Marc-Olivier XIV et le réveil du nouveau Roi-Soleil. Le 23 au soir, il y aura un dîner «avec quatre ou cinq personnes issues du monde des arts et de la culture» autour du thème «Une nuit au musée avec Ramsès». Il s'agira de la vétérante Sylvie Fleury, de Thomas Hug d'ArtGenève, qui reste muet comme une carpe, de Gianni Motti, que j'aime bien, et d'Anaïs Emery, du GIFF neuchâtelois. Le repas se verra suivi d’une visite (décalée, bien sûr!) du MAH en compagnie de l'«humoriste-chroniqueur» Yann Marguet. Devrait ensuite venir un «échange et dialogue par zoom» non pas avec un mais une chamane, féminisme oblige. La soirée se terminera avec «Nuit au MAH, seul». Nous ne serons donc pas le harem du puissant pharaon.

Echauffement du personnel

Et le 24 juin? Eh bien, si j'en crois le document initial (dont je vous avais du reste déjà parlé), il commencera avec «un réveil sportif en musique». «L’ensemble du personnel du MAH est convié.» La chose se retrouvera animée par des sportifs et des danseurs. «Le personnel est invité à s’échauffer.» Un petit déjeuner pour tous servira de récompense dans la cour, que l’extension Jean Nouvel aurait fini de boucher à l’heure actuelle si un vote populaire ne l’avait pas refusée (2) «Je vous invite déjà à réserver votre matinée du 24», somme MOW pour terminer son message. Il ne précise pas si l’un de ses employés-courtisans lui passera une chemise, comme cela se faisait à Versailles vers 1700.

La chose pose plusieurs problèmes, que je vais aborder sans passion. La première se révèle la pertinence d’une telle action, reflétée comme il se doit en direct sur Facebook et Youtube. Pourquoi cette festivité à propos d’une exposition n’ayant guère marqué les esprits? La seconde, plus grave, est de se demander si un directeur reste au service de son institution ou si celle-ci se met à sa disposition pour satisfaire des idées ressemblant à des caprices. La troisième, connexe mais encore plus dérangeante, pousserait à s’interroger sur le thème suivant. Jusqu’à quel point un homme (ou une femme) à la tête d’une entité publique a-t-il le droit de se mettre en vedette au détriment de cette dernière? Où s'arrêtent la médiation et l'animation? Car enfin, de vidéo en vidéo postées sur le site du MAH, on voit la tête de MOW en gros plan partout. Et Boris Wastiau, au MEG, marche plus discrètement sur ses traces…

Quelques comparaisons

Je vais prendre pour répondre des comparaisons, même si elles ne sont pas forcément raison. Guy Cogeval, ex-directeur d’Orsay à Paris, en faisait un peu beaucoup dans le genre, mais c’était Guy Cogeval. Un homme ayant donné une formidable extension à son musée. Je n’imagine en revanche pas Bernard Fibicher, responsable du MCB-a, traversant les salles en patins à roulette pour s’échauffer ou se laissant filmer à tour de bras sous prétexte que le musée lausannois expose depuis quelques jours le vidéaste Jean Otth. Au Kunstmuseum de Bâle, Josef Helfenstein n’organise pas de réunions féministes dont il serait le seul homme parce qu’il montre Sophie Taeuber-Arp. Quant à Christoph Becker, qui quittera son poste directorial du Kunsthaus de Zurich en 2022 après passé vingt ans, il a récemment précisé sa position par voie de presse. L’homme pense qu’en tant qu’Allemand venu de Stuttgart, il n’a pas à se mêler de politiques locales. Ni à se mettre en évidence.

Voilà. Je devine maintenant à peu près ce qui va se passer dans quelques heures au MAH, où Marc-Olivier Wahler doit bientôt arriver au bout de sa période probatoire. On verra d’abord le résultat sur Facebook ou Youtube, avec caméra infrarouge pendant la nuit de sommeil réparateur du maître (on pense à «Sleep» d'Andy Warhol!). Enfin vous, mais pas moi. Je ne réseaute pas! Puis viendront les suites sur le plan politique. Mais nul doute que l’homme se verra confirmé d’autorité cet automne par le magistrat et son éminence grise, son Richelieu, son égérie Carine Bachmann. Et je vous donne sans doute rendez-vous bientôt pour de nouvelles aventures…

(1) Le 27 juin sera le jour de mon anniversaire. Je vous signale. Il n’y a aucune raison pour que je ne personnalise pas moi aussi.
(2) En février 2016, le vote populaire avait été considéré comme définitif par tous pour le MAH. La chose ne faisait pas un pli. En juin 2021, il est devenu «consultatif» à propos de la Cité de la musique. Nous avons entre-temps changé de Conseil d’État. Curieux que personne n’ait pensé à le souligner!

Pratique

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