Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Marc-Olivier Wahler est entré au Musée d'art et d'histoire genevois. Mais pas tout seul!

Le nouveau directeur a pris ses fonctions le 1er novembre. Il lui faut un adjoint. Ce serait Samuel Gross. Mais pour l'instant la priorité semble un voyage organisé à Abu Dhabi avec Art/Basel.

Marc-Olivier Wahler. Où sont les priorités?

Crédits: DR

Vendredi 1er novembre, on célébrait la Toussaint. La fête des morts et des chrysanthèmes. C'est cependant un peu plus tôt que Jean-Yves Marin avait choisi de donner son pot d'adieu. Pas énormément de monde, selon les échos revenus à mon oreille. Mais le magistrat tout de même. Normal. JYM quittait la direction des Musées d'art et d'histoire (MAH), où il a sévi plus de dix ans. Notez que Genève va continuer à le voir, du moins durant quelques mois. Sa retraite ne deviendra complète qu'après 2020, année où il fêtera ses 65 ans. Il fallait bien lui trouver une place. Il y avait un bureau de libre. A ce que je me suis laissé dire, l'homme occupe désormais physiquement la place de l'ancienne directrice de la Bibliothèque d'art et d'archéologie (BAA), déplacée au Centre d'iconographie genevoise (où elle occupe un poste en retrait) après une enquête défavorable pour elle. Notez que certains dysfonctionnements à la BAA étaient connus depuis dix ans... On est parfois long à réagir chez nous. Pensez à la Bibliothèque de Genève! Notez que personne ne remplace l'ancienne titulaire de la BAA, et je pense que la chose va durer. Que voulez-vous? Il faut faire des économies.

Depuis le 1er novembre, Marc-Olivier Wahler se retrouve donc à la tête du MAH et de ses filiales. Le personnel de l'établissement ne l'avait pas beaucoup vu, voire pas vu du tout avant son intronisation. Manque de curiosité, peut-être. Le nouveau directeur aurait attendu jusqu'à la dernière minute pour visiter l'exposition «Silences» du Musée Rath, qui constitue pourtant le gros effort de la maison pour 2019. Je vous ai dit en son temps tout le bien que je pensais de cette réalisation. Le nouveau-venu ne semble d'ailleurs guère intéressé par les collections du musée, riche de centaines de milliers de pièces, ce qui fait beaucoup. Peut-être même trop. Certains collaborateurs craignent du coup qu'elles ne se retrouvent bientôt pour l'éternité au Carré Vert, dans les réserves construites par la Ville pour son patrimoine. Ils n'ont jusqu'ici pas été rassurés.

Deux hommes du contemporain

Marc-Olivier Wahler ne vient pas tout seul au MAH. Il lui faut un intendant, pour accomplir les besognes pratiques. Selon mes informations, il s'agirait de Samuel Gross. Un homme que l'on a connu au Mamco, puis à Artgenève (1). Encore un adepte du contemporain, même s'il y a déjà dans notre cité le Mamco, qui devient en revanche un lieu attiré par les expositions du type historique. Il suffit de voir son actuelle programmation. Deux personnes venues du même monde. Voilà qui ressemble à une opération «mains basses sur». Marc-Olivier Wahler, créateur du CAN neuchâtelois et actif au Palais de Tokyo a Paris, est connu pour s'intéresser en priorité à la création émergente. Une chose qui ne lui a pas trop bien réussi lors de son séjour américain à l'Eli & Edythe Broad Art Museum d'East Lansing. Présenté là-bas comme une rock star, le Neuchâtelois y a organisé une trentaine d'expositions par an dans le bâtiment dessiné par Zaha Hadid, alors que les 8000 pièces des collections demeuraient en caves. Mais le public n'est pas venu. L'institution espérait au moins 125 000 visiteurs par an. Par fléchissements successifs, les visiteurs ont au contraire fondu, passant de 90 000 à 60 000 environ.

Photo Léman Bleu, capture d'écran

Mais revenons à Genève. Alors qu'il n'était pas même en poste, Marc-Olivier Wahler a donné deux interviews qui en ont décoiffé beaucoup. Dans Migros Magazine (2), il expliquait les bouleversements futurs du MAH, où il n'avait pas encore discuté avec ses nouveaux collaborateurs. Il émettait notamment l'idée d'une exposition mélangeant tous les objets sans hiérarchie. La chose se voyait présentée comme une nouveauté extraordinaire, alors qu'on se croirait dans un Muséomix et que, sur un plan plus sérieux, Jacques Hainard en avait fait avec talent son cheval de bataille au MEN (ou Musée d'ethnographie de Neuchâtel) dans les années 1980. Mais selon certains, le nouveau directeur n'a que les mots «musée du futur», «innovant» et «génial» à la bouche. Marc-Olivier a aussi parlé au «Temps», un quotidien comme on le sait tourné vers l'avenir. Il s'agissait de pérorer sur Plateforme10 et sur le nouveau MCB-a, ou Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. Les propos qu'il a tenus ne lui ont pas fait que des amis en Pays de Vaud.

Quinze mille dollars par personne

La chose qui a cependant le plus étonné est son annonce, faite il y a quelques semaines, d'un séminaire de trois jours à Abu Dhabi. Une chose organisée sous l'égide d'Art/Basel, avec les conséquences que cela suppose. Le MAH qui diabolisait jusqu'ici le marché de l'art, se retrouve en plein dedans. Notez que la participation pour les 300 inscrits est de 15 000 dollars chacun, vols non compris. Une chose n'allant pas très bien non plus avec le grand musée ouvert à tous et à toutes prôné par la Ville. Une Ville qui n'y voit apparemment pas d'objections à cette course d'école «arty». Elle fera parler de Genève à Abu Dhabi. Pour moi, il vaudrait mieux qu'on commence par en parler à Lausanne, et pour une fois en bien. Et puis, en février 2020, la priorité de doit-elle pas aller à Genève, où les «programmistes» (je sais, le mot est affreux) vont tout soudain travailler sur le cahier des charges pour les architectes? Ceux-ci vont se voir remis en compétition pour le réaménagement des bâtiments. Les fameux "programmistes", venus comme il se doit d'un bureau parisien, devront passer à la moulinette le rapport Hainard et Mayou, qui m'a catastrophé, et les desiderata des gens du musée. Bon courage!

Le concours en question aurait donc lieu fin 2020. Résultat en 2021. Il y a donc encore eu du temps perdu, mais nous ne sommes hélas pas chez Proust. Marc-Olivier Wahler, qui entend imaginer le musée de l'avenir à 55 ans (ce qui me semble un peu tard, il faudrait pour cela un homme d'environ 30 ans) ne verra du coup pas la fin du chantier, qui se terminerait selon lui par quatre ans de fermeture totale du bâtiment de la rue Charles-Galland. Et avec un nouveau responsable de la culture.

Certains de mes amis m'ont suggéré de ne pas vous raconter tout cela. Ils pensent que vient pour moi le temps de me réconcilier avec le MAH, dont j'ai été chassé comme Adam du Paradis terrestre. Ils ont tort. Il y a eu divorce, et l'on ne ré-épouse normalement pas son ancien conjoint. A moins d'être Liz Taylor, évidemment! 

(1) Cela fera une couche de plus dans l'ordinogramme du MAH, qui ressemble déjà à un mille-feuille, pour ne pas dire à des lasagnes sortant du four.
(2) L'article de Migros Magazine est illustré par des photos que j'avais pris pour des montages. Eh bien non! Nils Ackermann a bien portraituré le nouveau directeur avec une fraise autour du cou. Marc-Olivier Wahler y parle aussi de son rêve d'un musée dans l'espace, où les objets seraient en apesanteur.

Sources

https://www.lequotidiendelart.com/articles/15991-15000-dollars.html
https://www.lansingcitypulse.com/stories/no-right-angles-no-right-answers,13425


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