Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MAASTRICHT/Et comment c'était, la TEFAF cette année? Mais plutôt bien

Crédits: Harry Heuts pour Rafael Valls

«Et comment avez-vous trouvé Maastricht?» La voix appuie en général sur le «a», comme pour se faire plus intimidante. Avec «Art/Basel» en juin, la TEFAF néerlandaise reste le dernier lieu «incontournable» du marché de l'art. Notez que moi je l'ai bien contourné en 2016 et que je n'en suis pas mort. 

Il faut préciser que, si prendre le train pour Bâle reste plutôt simple, il n'en va pas de même avec cette ville située aux confins des Pays-Bas, de la Belgique et de l'Allemagne. Par la route, il faut vraiment aimer conduire. Il existe bien un aéroport près de la ville, mais il accueille surtout des «jets» privés. Reste le chemin de fer avec la voie lente, par Amsterdam, et la courte, via Liège. C'est la dernière que j'ai adoptée cette fois depuis Paris. Début en Thalys. Fin avec un omnibus. Au moins celui-ci possède-t-il le mérite de vous arrêter à Randwyk, dans les environs de Maastricht. Juste devant le MECC. Or c'est là que se déroule, au mois de mars, The Europan Fine Art Fair. Une foire proposant des œuvres d'art allant du silex (si, si, j'en ai vu chez David Cahn!) à la création contemporaine. Souvent médiocre, cette dernière. On ne peut pas tout savoir bien faire.

Regroupements par départements 

La TEFAF exige une endurance autant pédestre qu'oculaire. Les 270 marchands doivent présenter en tout plus de 15 000 tableaux, meubles ou objets. «Il ne devrait jamais y avoir plus de trois choses par vitrine», estime Jean-Louis Domercq, de Sycomore à Genève, qui présente (1) avec goût de l'archéologie avant tout égyptienne. Las! Ce sphinx parle souvent en vain. La surcharge domine souvent. Il s'agit de rentabiliser les mètres carrés. Le Belge Axel Vervoordt, qui avait lancé il y a vingt ans la vogue des stands minimalistes, avec juste quelques merveilles de toutes époques, a certes fait école. Mais pas assez! Röbbig de Munich, l'un des derniers à se consacrer au XVIIIe le plus rococo, a ainsi emmené avec lui de qui remplir au moins dix stands. Et que dire du Royal Athena Galleries américain? On se croirait presque aux Puces! 

Afin d'éviter la dispersion, la direction de la TEFAF a depuis longtemps regroupé selon le genre. La peinture par ici. Le design par là. Les bijoux ailleurs encore, avec leurs gardes du corps. Le papier a droit au seul bout disponible à l'étage. La plupart des visiteurs (ils ont été 71 000 cette année, en comptant les 10 000 du vernissage le 8 mars) se contente donc d'un ou deux départements. La peinture ancienne, à l'origine de ce qui est devenu (en changeant plusieurs fois de nom) la TEFAF, n'occupe depuis longtemps plus sa position dominante. Celle-ci me semble aller aujourd'hui non pas au contemporain, mais au moderne. On ne compte plus les Picasso, les Miró, les Max Ernst ou les Paul Klee. Chaque année, Nagy amène ainsi de New York tant de dessins de Gustav Klimt et d'Egon Schiele qu'on finit par se demander si ces deux artistes sont bien morts depuis 1918, ou s'ils ne travaillent pas dans l'arrière-boutique.

Mise en conditions 

Il faut une mise en conditions. La TEFAF l'a bien compris en s'exilant en banlieue. Après avoir pénétré dans le MECC, le visiteur accède au salon lui-même. Il est supposé entrer dans un monde de rêve. Le décor floral de l'entrée a été, une année, tapissé de milliers de roses pâles. L'horticulture doit aujourd'hui manquer de bras. Le végétal se réduit à peu de chose en 2017. Les premiers stands, qui possèdent plus ou moins leur emplacement fixe, obtenu à l'arraché, compensent cette déperdition. Le parcours commence en effet rituellement avec Kugel, de Paris, à un angle et le spécialiste de la sculpture Daniel Katz, de Londres, sur l'autre côté. On est avec eux toujours au sommet. 

C'est ensuite au gré du preneur, qui s'y perd assez souvent en dépit des plans offerts. Il y a cette fois de la bonne peinture ancienne, mais sans chefs-d’œuvre, et avec quelques revenants comme un Poussin que j'ai déjà bien vu trois fois chez Adam Williams Fine Art. Que voulez-vous? Un participant est déjà bien content s'il vend à Maastricht cinq ou six tableaux. Le contingent hollandais reste bien sûr important. Le représentant le plus spectaculaire en est cette fois chez Johnny van Haeften. Une paire de portraits réalisée en 1637 par Frans Hals, Magnifique! Je signalerai cependant aussi, chez Talabardon & Gautier, la «Galathée» du Bernois Joseph Werner, qui travailla pour Louis XIV. Ce serait parfait pour un musée suisse alémanique.

Piano-billard 

Je ne m'étendrai pas sur le moderne et le contemporain, même s'il y a de beaux stands dans le genre routinier de luxe. Le design se révèle honorable avec de la Sécession viennoise, de l'Art & Crafts anglais et les inévitables productions françaises d'après-guerre. Le meuble le plus amusant ne s'en trouve pas moins chez un exposant spécialisé dans les instruments de musique. Il s'agit d'un piano-table de billard. «C'est une création d'Alexandre Bataille, imaginée vers 1860», explique le vendeur Jean-Michel Renard. «Je ne l'ai pas encore vendu. Des amateurs réfléchissent. Il faut dire qu'il s'agit d'un meuble très lourd et extrêmement encombrant.» 

Et autrement? Eh bien, je sens surtout le poids grandissant des arts premiers. Anthony Meyer de Paris, restait jadis quasi seul. Maintenant, il y a là un département entier, alors que la photographie ne perce toujours pas à Maastricht. Le livre demeure peu présent, mais avec du très, très haut de gamme. Il suffit pour s'en persuader de voir les manuscrits médiévaux amenés par Heribert Tenschert. Il reste encore des antiquaires faisant un peu de tout, alors que la tendance est à l'hyper spécialisation. La chose surprend. Il s'agit bien de la seule surprise pour ce salon finalement très convenu. Le TEFAF est une affaire qui roule. Un peu trop vite en ce moment.

Eclatement à New York

Et pourquoi cela? Mais je vous l'ai déjà dit! Depuis ma dernière visite en 2015, elle s'est créée deux petites sœurs à New York. TEFAF Fall a déjà eu lieu l'an dernier avec apparemment un certain succès. TEFAF Spring s'annonce pour le mois de mai. Etait-ce une bonne idée d'imiter ainsi Art/Basel (qui a lancé Miami et Hong Kong), alors même que la TEFAF Basel a connu un échec sanglant dans les années 1990? Il faudra une ou deux éditions pour savoir si l'on a ainsi triplé l'impact, ou au contraire divisé l'événement par trois... 

(1) J'ai tout mis au présent alors que la foire s'est terminée le 19 mars, jour de ma visite.

Photo (Harry Heuts): Sur le stand de Rafael Valls. La peinture ancienne a perdu son hégémonie à Maastricht.

Prochaine chronique le samedi 25 mars. Pierre Prévert est à la Fondation Jan Michalski de Montricher, en terres vaudoises.

 

 

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