Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LYON/Le Musée des beaux-arts explore "Le monde de Fred Deux"

Crédits: Succession Fred Deux/Musée des beaux-art, Lyon 2107

On l'avait vu au Musé Jenisch de Vevey début 2015. Une belle rétrospective, à laquelle se voyait associée sa collaboratrice et compagne Cécile Reims, qui a inlassablement gravé ses oeuvres. Le revoici au Musée des beaux-arts de Lyon. L'impact ne se révèle pas identique, même si l'homme, très malade, avait déjà dû poser ses crayons. Fred Deux est décédé en septembre 2015, ce qui rend l'actuelle rétrospective posthume. Elle se situe cette fois dans l'histoire, qui constitue par définition une chose passée. 

Fred Deux n'a jamais fait partie des vedettes de l'art français. Il y a plusieurs raisons à cela. Le médium, tout d'abord. Le dessin contemporain, même de grande taille, n'a que récemment acquis une réelle visibilité comme en témoigne le succès du salon spécialisé «Drawing Now» à Paris. L'attitude ensuite. Fred et Cécile restaient discrets. Ils vivaient retirés dans un village de l'Ain, puis à La Châtre, que nul ne saurait situer sur une carte géographique (c'est dans le Val-de-Loire). Autant dire que le couple se voulait éloigné des mondanités de la capitale. La Châtre formait pour eux un lieu de paix, et surtout de travail. «Il était 365 jours par an à sa table avec un besoin constant de se renouveler, de se casser la main, comme il disait» a-t-on pu lire il y a deux ans dans la nécrologie du «Monde» sous la plume de Philippe Dagen.

Des débuts dramatiques 

Je vous ai déjà raconté le dramatique début d'existence. Deux est né en 1924 à Boulogne-Billancourt, dans la partie pauvre de cette banlieue parisienne. Sa famille occupe une cave d'immeuble, menacée l'hiver par les crues de la Seine. Il y règne la tuberculose, qui frappera l'adolescent. Un oncle servant de support moral à la tribu se suicide. Vient enfin la guerre, que Fred termine en résistant. Il combat dans les Vosges, en Alsace et enfin en Allemagne. 

Démobilisé, Fred ne revient pas dans l'une de ces usines dont Boulogne-Billancourt fourmille alors. Il trouve une place à Marseille dans une librairie. C'est le déclic. L'accès à la culture. L'homme lit beaucoup, notamment les surréalistes. Il découvre dans un catalogue Paul Klee, mort en 1940. Il prend  sa décision. Il va peindre. Il va écrire. Dans sa vie double (normal, quand on s'appelle Deux!), il y aura ainsi le dessin, des romans écrits sous pseudonyme et pour finir les «livres uniques». Ces modernes manuscrits unissent les deux pratiques. Lyon, après Vevey, montre un certain nombre de ses ouvrages tracés sur un papier magnifique.

Un petit noyau d'amateurs 

Fred intéresse les galeristes. Il se voit notamment représenté à Paris par Bucher-Draeger. Quelques collectionneurs le suivent. Mais son réseau presque souterrain d'amateurs reste un petit monde faisant fi des tendances du moment. Deux, qui a quitté son épouse pour s'unir à Cécile Reims, survit plus qu'il ne vit de son art. Après avoir évoqué Klee, celui-ci flirte avec le surréalisme, dont participe son tracé «à l'aveugle». Seule une petite surface se trouve libérée pour le crayon, le reste de la feuille demeurant caché. Puis c'est l'essor personnel, avec des pièces parfois monumentales. Le Musée des beaux-arts de Lyon peut présenter un paravent à trois feuilles, orné jusqu'au dernier centimètre carré. Il y a peu de vides chez Deux, même si sa pratique n'a rien à voir avec l'«horror vacui» des créateur bruts. 

Le commissaire Pierre Wat a réuni 230 pièces. C'est beaucoup, mais cela ne fait pas trop. Cécile Reims se voit cette fois évacuée. Ce sera peut-être pour plus tard. Le cadre choisi se veut intime. L'institution n'a pas utilisé son vaste espace d'expositions temporaires. Il a préféré vider les salles normalement vouées à la peinture du XXe siècle. Le plafond se révèle moins haut. L'architecture plus classique. Il fallait à Fred Deux un cadre lui convenant. Le visiteur notera que le musée, déjà propriétaire d'un certain nombre de pièces offertes par des galeristes (dont Alice Pauli de Lausanne), en attend d'autres. «Donation en cours». Issoudun, à qui Fred Deux a fait de nombreux cadeaux, et Beaubourg, qui a reçu un bel ensemble en 2002, ont consenti de larges prêts. Les conditions se révèlent donc réunies pour la réussite. Reste à la faire connnaître. J'ai toutefois vu que «Le Monde» et «La Croix» en ont parlé presque en même temps. Voyage de presse, sans doute...

Arts décoratifs 

Le public un peu curieux peut parallèlement découvrir le nouveau contenu des salles d'arts décoratifs. Une section très riche à Lyon, dont le parcours reste fixé par les choix pratiqués au moment de la rénovation du musée (les années 1990) par l'ancien directeur Philippe Durey. Il fallait faire place aux nouvelles entrées, dont une série de céramiques contemporaines. Le tout se voit présenté comme un cabinet de curiosités. Sans étiquettes, hélas. «Vitrines en cours d'aménagement». La compréhension des visiteurs se voit comme de juste sollicitée. J'avoue pour ma part que je ne comprends pas. Est-il donc si difficile d'imprimer et d'apposer des cartels? 

A l'étage des peintures, plusieurs changements. Lyon a reçu en dépôt d'importants tableaux français de Dijon, dont la seconde tranche de travaux doit s'activer. Le musée peut aussi présenter son petit dernier. Après l'arrivée de Sylvie Ramond à sa tête, l'institution avait acheté, avec de nombreuses aides et un tout nouveau club de mécènes (le Club du musée Saint-Pierre), «La fuite en Egypte» de Nicolas Poussin pour 17 millions d'euros. Elle manifestait (l'institution comme Sylvie) ainsi ses ambitions. Il y a quelques mois, le musée a acquis un second Poussin, tout de même moins cher (3,75 millions). Une mythologie de jeunesse. «La mort de Chioné» se retrouve désormais présentée sur un mur en pendant à «La fuite en Egypte». Les toiles sont de taille sensiblement équivalente. Le couple se révèle assez impressionnnant.

Parler d'autre chose

Un dernier mot. Pourquoi parler de Fred Deux, alors que toute la presse, travaillée au corps, tartine aujourd'hui à qui mieux mieux sur la Biennale d'art contemporain de Lyon? Mais pour faire autre chose, voyons! Je ne suis pas là pour hurler avec les loups, ni bêler avec les moutons. Pour ce qui est de la Suisse romande, il y a sur la Biennale montée par Ema Lavigne les articles du «Temps» et du «Courrier». Nous nous sommes concertés. Je pense que cela peut suffire. Du moins pour l'instant. Pour la Biennale elle-même, je me tâte encore.

Pratique

«Le monde de Fred Deux», Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon, jusqu'au 8 janvier. Tél. 0034 72 27 39 84, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30.

Photo (Succession Fred Deux/Musée des beaux-arts, Lyon 2017): L'une des 230 pièces présentées dans les salles du XXe siècle.

Prochaine chronique le lundi 23 octobre. Irving Penn fait triompher la photo à Paris.

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