Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Lyon mélange les collections modernes du Musée des beaux-arts et du MAC

Les deux institutions, qui vivaient en parallèle, travaillent désormais en pôle. Que donne le brassage des oeuvres des XXe et XXIe siècle dans les deux musées? A découvrir.

Un Jawlensky acquis dès les années 1950 par les Beaux-arts

Crédits: Musée des beaux-arts, Lyon 2019

L'union fait la force, dit-on. Il peut aussi s'agir d'une cache-misère. En se mettant à deux, on fait toujours meilleure figure. C'est ce qu'ont dû se dire le Musée des beaux-arts de Lyon, installé place des Terreaux, et le Musée d'art contemporain, ou MAC, logé derrière le parc de la Tête-d'Or. Poussées par la création d'un pôle muséal (1) en 2018, les deux institutions ont mis leurs œufs dans le même panier. Il en ressort une exposition plutôt sympathique. Elle s'appelle «Penser en formes et en couleurs». La manifestation fait tout ce qu'il faut pour cocher les cases justes en ce moment. Elle tisse des correspondances, lance des passerelles et illustre des complémentarités.

De quoi s'agit-il? D'un pot commun. Sylvie Ramond, à la tête du Musée des beaux-arts, et Isabelle Barlolotti, la nouvelle tête du MAC, ont tenté de rapprocher de manière logique les deux collections. L'une des histoires reste par définition plus courte que l'autre. Une section contemporaine s'est créée en 1983 au sein de l'immense bâtiment des Terreaux. Le charismatique Thierry Raspail était déjà là pour lui conférer du tonus. Cet appendice a vite pris de l'importance. Je me souviens de la partie qu'elle occupait, de manière encore bien modeste, aux Terreaux. C'était à l'emplacement où se déroulent aujourd'hui les (rares) expositions temporaires d'importance des Beaux-arts. En 1995, le Musée d'art contemporain prenait son essor, toujours sous la houlette de Thierry. Il s'installait à la Tête d'or, dans un bâtiment Art Déco planté au milieu d'un nouveau quartier confié à Renzo Piano. Un quartier qui ne s'est jamais vraiment bâti. Le lieu se vouait aux manifestations temporaires, bien sûr, mais aussi aux expérimentations. Il était fort de la Biennale de Lyon. L'institution collectionnait aussi dans la mesure de des moyens.

Un legs inattendu

Le contemporain ne forme pas la priorité des Beaux-arts, qu'aident ses Amis de toujours et les mécènes plus récents du Cercle Poussin. Mais il y a là les modernes, les artistes liés à la ville (Max Schoendorff. Etienne-Martin...), les dons et les hasards de la vie. Le MBA a ainsi bénéficié, au temps de la très longue réfection de l'édifice au temps de Philippe Durey, que j'aimais beaucoup, du legs inattendu de l'actrice Jacqueline Delubac. Madame Sacha Guitry numéro 3, remariée plus tard à un milliardaire. Les modernes sont ainsi entrés d'un coup, de Bacon à Picasso en passant par Fautrier. Des gens que l'on retrouve peu dans l'accrochage actuel, voulu plus innovant. Plus personnel aussi. Un cartel prévient du reste bien vite le visiteur. Le contenu des salles modernes du premier étage s'est vu dégarni afin d'accueillir les petits frères et les petites sœurs venus du MAC.

Un Robert Delaunay, petit modèle. Photo Musée des beaux-arts , Lyon 2019

Bien sûr, il subsiste des classiques. Ils servent autant à donner un socle à ce qui suit, qu'à montrer un musée ayant su faire les bons choix au bon moment. Un grand Dubuffet a été acheté à Dubuffet lui-même. Le petit Jawlesnky, qui a droit à une paroi entière, est un achat de 1956. Autrement dit effectué à une époque où nul ne connaissait en France le Russo-Allemand. L'Eugène Leroy a été offert en 1978 par Isabelle et Bruno Murik à un moment où cet inclassable de l'art français ne figurait ni aux cimaises de Beaubourg, ni à celle du Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Il y a aussi des nouveaux-venus. Il faut bien montrer que l'aventure n'est pas terminée, même si elle semble se ralentir. Le grand Poliakoff de 1964 est un don de Monsieur et de Madame Crivain en 2019.

Monochromes

Face à ces pièces, qui pourraient finalement servit de point de départ au MAC, il y a les achats de ce dernier. Une politique par la force des choses plus cohérente. Plus volontariste. On y sent encore l'influence décisive qu'a suscitée à Lyon une exposition organisée en 1988 par Maurice Besset (qui enseignait à l'Université de Genève). «La couleur seule» a encouragé à mettre l'accent sur le monochrome, qui est véritablement devenu un genre. Il y a a donc un gigantesque Olivier Mosset rouge tout en hauteur (il est entré au chausse-pied), un Alan Charlton majuscule en trente-six panneaux gris de 1987 (acquis la même année) ou un Steven Parrino (pas tout à fait monochrome il est vrai) découvert dans une galerie new-yorkaise en 1989.

Deux choses frappent le visiteur un tant soit peu averti. D'abord, il ne rencontre guère de stars internationales. On en voit pourtant souvent dans les collections formées parallèlement par les FRAC (ou Fonds régionaux d'art contemporain). D'où une certaine sentiment de modestie. On en finirait même par se demander si l'on se trouve bien ici dans la seconde ville de France (à moins que ce ne soit Marseille). L'autre surprise, par ricochet, est la focalisation sur des noms peu communs. J'ai vu ici du Jean-Pierre Giard, du Jean-Pierre Bertrand, du Fred Deux (très beau, du reste), du Judith Reigl, de l'Erik Dietman... Avec, pour ce dernier qui travaille surtout le verre, une petite surprise tout de même. Est-il normal qu'il y ait, afin de compléter un tel accrochage, des emprunts aux galeristes? Et pourquoi faut-il par ailleurs dans les salles des statues africaines classiques prêtées par des privés?

Biens communs

Finalement, cette exposition ressemblant à celle que Christian Bernard du Mamco avait naguère organisé au Rath se révélerait à l'avantage de Genève, qui n'est pourtant ni Bâle, ni Zurich. Il y a certes à Lyon des «Biens communs», pour reprendre le titre choisi par Christian. Mais ce patrimoine reste en devenir, alors qu'il est tard. Et ce dans une ville où, si le MAC fait souvent parler de lui à l'extérieur, le Musée des beaux-arts me semble en ce moment à la traîne. Peut-être faudrait-il aussi mieux répartir les domaines et les compétences entre les deux musées. Dans le domaine ancien, il vient en effet d'entrer aux Terreaux une magnifique toile de Thomas Blanchet, star du Grand Siècle local. Ce «Sacrifice de la fille de Jephté» (2) baroque fait grande impression. Mais jusqu'à quel point est-il compatible avec des aspirations à représenter la création d'aujourd'hui?

(1) Tout ce qui n'est par «pôle» en France est «point» ou «espace»...
(2) On sacrifie beaucoup de jeunes dans l'Ancien Testament. Mais si Jéhovah est intervenu pour sauver le fils d'Abraham, il ne s'est pas dérangé pour la fille de Jephté. Sexisme?

Pratique

«Penser en formes et en couleurs», Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon, jusqu'au 5 janvier 2020. Tél. 00334 72 10 17 40, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le vendredi dès 10h30.

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