Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Université d'Oxford veut réformer son enseignement "raciste"de la musique classique

Tout est colonialiste, y compris la notation des partitions. Il faut dégager des heures de cours pour faire place aux expressions valorisant les étudiants noirs.

L'Université d'Oxford.

Crédits: Andy Rain, Keystone.

Oh la la… Je gardais depuis quelques semaines l’article envoyé par une lectrice sous mon boisseau. Il est tiré de la revue «Diapason» qui, comme son nom l’indique, traite en principe de musiques et non de beaux-arts. Mais tout semble désormais lié en matière de «décolonialisme». Il n’y a qu’à suivre dans la presse genevoise les articles portant sur la volonté du MEG de perdre son étiquette «ethnographique» (1). Et les lettres ouvertes de simples lecteurs ou d’anciens membres de l’institution opposés à ce changement.

Nous ne sommes pas en Suisse, mais à Oxford, ville supposée élitaire et traditionnelle. L’Université ressent un profond trouble vis-à-vis de son enseignement musical. Il se révèle du même ordre que celui d’un critique new-yorkais s’indignant l’an dernier d’une reprise des «Indes Galantes» de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Comment pouvait-on remettre sur scène une œuvre qui, si son propos pouvait sembler neutre, n’en reposait pas moins, comme toutes les compositions du Dijonnais, «sur la richesse produite grâce aux forces jumelles de l’esclavage et du colonialisme»? On reconnaît ici le principe de la table rase des nouveaux ayatollahs. L’art, la littérature, le théâtre et la musique des siècles passés doivent passer à la poubelle pour cause de colonialisme, de misogynie ou encore de pratiques esclavagistes contemporaines de leur création. Notez que ces mêmes gens ne s’indignent jamais du néo-colonialisme chinois en Afrique, des conditions d’engagement chez Amazon et de la puissance abusive des réseaux sociaux. Des problèmes pourtant terriblement actuels.

Piano suprématiste

Mais revenons à Oxford, ville médiévale par ailleurs séduisante et tranquille. Un petit bijou d’architecture. Plus question selon l’Université de laisser l’enseignement de la musique rester aussi raciste. Selon des information dégottées par «The Telegraph», puis reprises par le «Daily Mail», tout ou presque doit se retrouver adapté aux exigences modernes d’égalité. L’ensemble des cours se voit en effet accusé selon certains de «complicité avec la suprématie blanche». Le piano classique et la direction d’orchestre ne devraient plus rester des matière obligatoires. «Ils forment une source de détresse pour les élèves de couleur.» On retrouve là non plus l’idée de table rase, mais de victimisation. Tout ce qui ne ressort pas d’une large majorité devient victime, ne serait-ce que de «micro-agressions» pour reprendre l’un des mots phares du politiquement correct.

Il faut donc supprimer certains cours, ne serait-ce que pour dégager des créneaux horaires. Passeraient ainsi à la trappe Guillaume de Machaut, compositeur français du XIVe siècle (et donc pré-colonial!), ou la dernière décennie de Franz Schubert. Pourquoi cette décennie en particulier? Mystère. Mais il faut trouver du temps pour inclure dans l’horaire, après le jazz et le hip-hop, les musiques populaires, mondiales et celles «africaines ou diasporiques africaines». Ce sont du coup les élèves blanc qui doivent ici trouver leur inclusion. Normal après tout. Après la dictature des minorités, nous vivons le terrorisme des groupuscules. Le un ou deux pour-cent des élèves radicalisés doit tout décider. Puis contraindre. C’est, cela dit, depuis longtemps le propre des universités. Ces maisons où il se dit (souvent) davantage de sottises qu’ailleurs. Souvenez-vous des extrémistes de Mai 68 qui hésitèrent un temps à passer aux luttes armées… Curieuse conception de la démocratie et de la pluralité des opinions!

L'Asie librement raciste

Vu la situation, il ne reste plus qu’à supprimer la notation musicale. Je vous rassure tout de suite. Les beaux esprits de l’Université d’Oxford  y ont pensé. «Les partitions ne se sont pas débarrassées de leur lien avec le passé colonial et constituent une véritable gifle pour certains étudiants.» Même si personne n’a apparemment remarqué qu’une blanche vaut bel et bien deux noires sur un clavier, ce qui peut sembler fâcheux, la notation reste «un système de représentation colonialiste.» Vive l’improvisation!

J’arrête là pour Oxford. Il y a en effet des choses à dire sur le reste du monde. Si l’Occident marine non sans une certaine volupté dans une culpabilité tardive (cette dernière constitue une preuve de réflexion chez les intellectuels), il n’en va pas de même pour l’Asie. Le rêve multiculturel n’a ici pas cours. Bien au contraire! Essayez d’obtenir un passeport chinois ou de séjourner à vie au Japon! Impossible, ou presque. Il n’y a que les nationaux et quelques touristes dans les rues. Or ces pays là se montrent à l’heure actuelle les plus friands de musique classique européenne. Pékin forme ses pianistes par couvées entières. La Corée (celle du Sud, bien sûr!) produit des cantatrices à la chaîne. Schubert se voit admiré à Tokyo jusqu’à sa dernière décennie. Du reste, la plus fervente opposante au type de mesures qu’Oxford mitonne serait sans doute Zhang Zhang. La violoniste trouve déjà la diversité ethnique aujourd'hui suffisante dans les grands orchestre européens. Elle répondait dans une tribune au trompettiste Ibrahim Maalouf, qui avait formulé l’avis contraire. Et encore celui-ci n’avait-il rien contre Beethoven, Mozart ou Brahms…. Il s’agissait de diversité au sein des exécutants.

Voilà pour aujourd’hui. La musique n’adoucit donc pas les mœurs. Pas davantage qu’elle ne forme l’entendement. Parce qu’il faut aussi l’admettre. Côté musiques populaires, pour reprendre ces deux mots aujourd'hui fatigués, les stars sont aujourd’hui indiscutablement afro-américaines. Le jazz blanc, pour prendre un seul exemple, garde du mal à simplement exister depuis plus d'un siècle... C'est long.

(1) Vous pouvez regardez les dernières vidéos du musée, avec un Boris Wastiau omniprésent.

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