Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Inutile! L'Université de Leicester raye de ses cours la littérature anglaise d'avant 1500

Exeunt Chaucer et compagnie! Il faut à leur place des cours "extrêmement innovants" sur la race, la sexualité, l'ethnicité ou la diversité. Original, non?

Le bâtiment principal, construit dans les années 1920.

Crédits: Leicester University

On en apprend de belles tous les jours. Relayant «The Telegragh», l’hebdomadaire «Le Point» s’étonne (ce mot veut poliment de nos jours dire «s’indigne») de la nouvelle politique prônée par l’Université anglaise de Leicester. Fondée il y a cent ans pile, en 1921, celle-ci a décidé de supprimer nombre de ses cours. Il s’agit selon son président Nishan Canagarejah, d’origine Tamoul, de «correspondre à ce que les étudiants d’aujourd’hui attendent.» D’où une refonte des programmes.

La principale victime de ces disparitions se révèle la littérature anglaise d’avant 1500. Inutile, et sans doute nuisible. Elle ne se verra donc plus enseignée. Exit notamment Geoffrey Chaucer, dont «Les Contes de Canterbury» (qui me semblent tout sauf politiquement corrects, même de nos jours) ont le malheur de dater des dernières années du XIVe siècle. Il s’agit pourtant du premier ouvrage écrit en langue vulgaire, au lieu du latin. Cette série d’historiettes, racontées par des pèlerins allant vers Canterbury, s’inspire bien sûr du «Décaméron» du Toscan Boccace rédigé entre 1449 et 1453. Mais de cela, selon Nishan Canagarejah, les élèves de 2021 n’en ont rien à branler. Rien à cirer. Rien à foutre. Il leur faut de la culture «woke» (état d’éveil face aux injustices). Notons que ce président quinquagénaire, venu de Bristol, a depuis longtemps fait de la chasse au racisme universitaire son fer de lance. Dans de nouveaux cours «extrêmement innovants», il sera donc question de la race, de la sexualité de la diversité et, cerise sur le gâteau multiculturel, de «l’ethnicité.» L’ensemble se voudra donc décolonial (1).

Un établissement mal en point

Il semble d’après «Le Point», évoquant ici une affaire à laquelle «Le Monde» se garderait bien de toucher, que le changement ait en réalité aussi d’autres motifs. L’Université de Leicester va mal. Très mal. Dans le classement national, elle a peu à peu passé de la 20e à la 77e position. Autant dire qu’elle se situe presque en queue de peloton. La chose s’est déjà traduite par une baisse du nombre des étudiants. Moins quatre pour-cent par an, et 2020 ne va pas arranger les choses. D’où des trous dans la caisse. Il a déjà eu des renvois parmi le personnel, dont sans doute celui des professeurs d’anglais médiéval. Il faut à tout prix enrayer la chute. Créons donc de l’attractif. Du médiatique. Du sensationnel.

Pier Paolo Pasolini en Chaucer dans "Le Contes de Caterbury" dont il fit un film en 1972. Photo DR.

Très attentif aux progrès du communautarisme, affolé par la culture victimaire, «Le Point» se montre très attentif à ce genre de faits sociaux. Ils vont se multipliant en France, où les universités s’agitent. Pas tous les élèves bien sûr, mais des groupuscules prétendant faire un sort au «fascisme ambiant» par leur fascisme ordinaire. Depuis le Moyen Age, époque où vivait donc Chaucer, ce sont là des lieux d’agitation. Surtout du côté des sciences humaines. Ce fut notamment le cas en Mai 1968. Mais des écoles en principe plus calmes, comme celles d’art dramatiques, semblent aussi touchées. Certains apprentis-acteurs ne veulent plus jouer que des «écritures de plateau», les classiques du théâtre sentant pour eux fâcheusement le patriarcat.

Le public, qui ne suit pas

L’étonnant, avec tout cela, comme le note «Le Point» avec des articles mis en rapport sur son site, c’est que plus le communautarisme s’accroît, plus la majorité des Français (il n’est pas ici question des Anglais, qui ont cependant voté le repli du Brexit) se considère comme «de droite». Montaigne ou La Fontaine font par ailleurs un carton l’été grâce à des émissions culturelles de radio. Le théâtre non subventionné joue Guitry ou Feydeau, des auteurs pessimistes sur la race humaine. Les impressionnistes séduisent encore les foules. Les téléspectateurs font leur miel (on est pour ou contre) «The Crown». Il y a là comme une polarisation...

(1) Ne riez pas trop! Le MEG genevois entend aussi tout décoloniser.

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