Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Université catholique de Lille va vendre un des plus beaux manuscrits médiévaux

L'ouvrage a été exécuté vers 1040 dans l'île de Reichenau, aujourd'hui en Allemagne. L'ouvrage est classé Trésor national en France. D'où quelques questions hérétiques...

Une page de l'évangéliaire de Saint-Mihiel.

Crédits: DR.

C’est une petite Sixtine. De format réduit, mais à l’existence bien plus longue. C’est autour de 1040 qu’a été calligraphié et peint à Reichenau l’évangéliaire (1) dit «de Saint-Mihiel». Quinze miniatures en pleines pages. Ce chef-d’œuvre se retrouve aujourd’hui à vendre. L’Université catholique de Lille (elle n’a en fait pas le droit à ce titre, ce qui en fait un très grand «institut») compte s’en dessaisir. Besoin d’argent. Peur également. Le manuscrit exigerait des soins et une surveillance constants. «Il est devenu pour nous une source d’inquiétude. Nous avons choisi de nos en séparer», explique Anne-Marie Michel, la chargée de communication de cette université (allez, j’accepte le mot!) devenue aujourd’hui importante.

Une autre page de l'ouvrage. Photo DR.

Comment l’école est-elle entrée en possession de cet évangéliaire, qui a passé une partie de sa vie à l’abbaye de Saint-Mihiel en Lorraine? Par don. L’abbé Didiot en a fait présent en 1881 à un établissement alors tout jeune. Le lieu date de 1875, comme les premiers bâtiments construits en style néo-gothique. J’ignore la manière dont le cher homme avait la propriété de l’ouvrage. L’article de «La Voix du Nord» que j’ai consulté après avoir lu la chronique d’Adrien Goetz dans «Le Figaro» (2) ne donne aucune précision à ce sujet. L’ecclésiastique croyait l’œuvre d'origine française. Elle a plus tard été mise en relation, par affinités stylistiques, avec les manuscrits de ce qui constituait au XIe siècle un des grands «scriptoriums» de luxe en Occident. Comme Saint-Gall un peu plus tôt.

Halo de mystères

Que va-t-il se passer maintenant? L’Université joue les mystérieuses. Elle ne veut communiquer ni le la nom de la maison contactée pour les tractations, ni la ville où elle se trouve, ni la date à laquelle se déroulerait la vacation. Le manuscrit a été mis en lieu sûr. Point final. Au départ, Lille pensait à une vente normale. L’Université a donc fait le 22 octobre dernier une demande d’exportation possible hors de France. Le ministère, toujours lent à réagir, a dit "non" fin mars. Il a classé le livre «trésor national». Motif logique. Il présente «un intérêt majeur pour le patrimoine du pays et l’histoire de l’art.» Impossible pour lui de traverser de manière permanente les frontières. L’Université de Lille espère du coup que l’Etat s’en portera acquéreur par préemption. Avec un peu de naïveté, à mon avis. S’il opère de tel classements, c’est bien sûr pour pouvoir racheter à bas prix faute de très riches amateurs sur place. L’évangéliaire risque donc de se vendre pour des clopinettes par rapport au chiffre qu’il aurait fait en finissant au Getty ou à Abu Dhabi.

L'île de Reichenau. Photo site du Bade-Wurtemberg.

Je sais que les gardiens du patrimoine applaudiront des deux mains. Mais qu’est-ce que le manuscrit possède en fait de national? Reichenau, une île du lac de Constance conservant d’admirables bâtiments médiévaux (une idéale balade pour cet été dans un des sites allemands classés par l’Unesco), se trouve du coup situé entre la Suisse et l’Allemagne. Il s’agit d’un territoire germanique faisant aujourd’hui partie du Bade-Wurtemberg. Une présence séculaire dans un territoire faisant aujourd’hui partie de la France (la Lorraine y est entrée au XVIIIe siècle, Lille cent ans plus tôt) suffit-elle? Je pose la question en ces temps d’intempestives restitutions…

Les dédicataires Irmengarde et son feu mari. Photo DR.

(1) Un évangéliaire réunit les quatre évangiles canoniques du Nouveau Testament.
(2)Universitaire brillant et romancier (tendance polars), Adrian Goetz traite chaque semaine pour «Le Figaro» de sujets pointus en matière d’art ancien. Une libre chronique comme il devrait en exister davantage sur différents sujets.

N.B. L'Université catholique de Lille veut par ailleurs démolir sa chapelle néo-gothique, qui semble en bon état. Des discussions sont en cours avec le ministère de la Culture, qui voudrait (conditionnel) son maintien. Vendre et détruire, cela fait tout de même beaucoup pour une seule entité, non?

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