Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Lucienne Peiry raconte l'artiste brut Fernando Nannetti dans "Le livre de pierre"

Interné durant trente-huit ans dans un asile psychiatrique de Volterra qui avait tout d'une prison insalubre, l'homme en a recouvert les murs de ses textes en graffitis.

La couverture du livre, avec un dessin de Fernando Nannetti.

Crédits: Allia.

C’est un petit livre tout maigre, comme Allia sait les faire. Septante-six pages tout compris. Le sujet n’apparaît cependant consubstantiel à la maison d’édition que dans la mesure où Lucienne Peiry y évoque un artiste brut, et donc rétif au système. Allia aime bien les marges. L’historienne de l’art parle dans «Le livre de pierre» d’un Italien dont l’œuvre s’efface doucement sur les murs d’un hospice psychiatrique fermé depuis longtemps à Volterra. Une cité d’origine étrusque perdue en Toscane, où elle se vide de ses habitants. En 2017, il n’y avait déjà plus que 10 421. A ce rythme là, il ne s’agit sans doute plus aujourd’hui que d’un gros (et admirable) village.

Qui est l’Italien en question? Il se nomme Fernando Oreste Nannetti. L’homme vient de Rome, où il a subi un premier internement en 1956. A 29 ans, il avait été arrêté pour «outrage à un agent de la fonction publique». Il exerçait alors le métier d’électricien. Le détenu a ensuite fait deux longs séjours à La Ferri, qui accueillait dans ses pavillons 4000 patients psychiatriques, venus de tout le pays. Une première fois de 1959 à 1961. La seconde de 1968 à 1973. C’était un enfer concentrationnaire. Selon le témoignage d’AldoTrafeli, ancien infirmier qui resta durant des années l’unique interlocuteur de Nannetti, les malades étaient contraints à tourner perpétuellement autour des tables des différentes salles «par crainte des rixes et des affrontements».

Une heure dehors

Les pensionnaires ne disposaient que d’une heure de semi liberté dehors. Nannetti, qui ne communique pas avec ses compagnons, «choisit l’introspection et le monologue intérieur, le retrait et le silence. Le soliloque lapidaire». Avec les deux crochets de sa ceinture, il écrivait sur la façade. Il y creusait d’interminables graffitis. Des dizaines de mètres. Le crépi se couvrait ainsi «de déclarations biographiques, auto-fictives, télépathiques, voire pseudo-scientifiques ou cosmogoniques.» Avec son ardillon de métal, il avait trouvé son moyen d’évasion sans quitter les lieux. Les infirmiers fermaient les yeux. Nannetti ne faisait de mal à personne. Il n’y avait d’ailleurs que deux soignants pour cent malades. C’est ainsi qu’Aldo Trafeli a obtenu sa confiance. Jusqu’au bout. Nannetti est mort en 1994 à Volterra après trente-huit ans d’internement, durant desquels il n’a reçu aucune visite.

L'affiche de l'exposition Nannetti à La Collection de l'art Brut en 20111. Photo DR.

L’homme aura pourtant été «découvert» de son vivant. En 1979, séduit ou du moins fasciné, Pier Nello Manoni a entrepris de photographier toutes les traces laissées à La Ferri par cet artiste brut. Il a ainsi pu fixer des lettres, aujourd’hui devenues illisibles. Des signes curieusement proches de l’alphabet étrusque. Il ne subsistera bientôt plus rien de cet œuvre en plein air, rongé par la pluie,le vent et le temps. L’Italie croule sous ses monuments. Seuls,quelques dizaines de dessins au stylo de Nannetti ont par ailleurs survécu. Les 1600 autres ont passé au panier. Lucienne Peiry publie ici les survivants pour la première fois. Ce sont des réseaux de lignes emprisonnant des signes.

Isolement et confinement

Nannetti entre de plein pied dans le champ de l’art brut dans sa vision traditionnelle, avec ce qu’il suppose d’isolement, de confinement et de malheur. Il correspond donc au champ d’investigation de l’auteur, qui fut durant quelques années directrice de la Collection de l’art brut, initiée par Jean Dubuffet. Une institution avec laquelle elle travaille toujours. Née en 1961, Lucienne Peiry fut en 1996 la première femme docteur (on ne disait pas encore docteure) en histoire de l’art à l’Université de Lausanne. Sa thèse portait déjà sur l’art brut. Voila ce qui s’appelle de la constance.

Pratique

«Le livre de pierre», de Lucienne Peiry, aux Editions Allia, 76 pages.

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