Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Lucienne Peiry consacre un petit livre à l'ermite en plein air de l'art brut Armand Schulthess

L'homme avait conçu un immense jardin rempli d'inscriptions au Tessin. Tout a été détruit après sa mort en 1972. Mais il y a les souvenirs...

Armand Schulthess dans son domaine.

Crédits: Image tirée du film de Hans Ulrich Schlumpf.

On la connaît bien. Lucienne Peiry fait partie des spécialistes incontesté(e)s de l’art brut. Elle a même dirigé de 2001 à 2012 le musée dédié, dans les hauts lausannois, à cette forme culturelle parallèle. Un exploit! La femme est Lausannoise, et l’on ne devient que rarement prophète (et donc prophétesse) dans son pays. Lucienne continue à y faire des recherches, tout en publiant. La preuve! Je vais vous parler d’un de ses livres. Un opuscule, comme on les aime aux éditions Allia. Moins de 100 pages.

De quoi, ou plutôt de qui nous parle cette fois la scientifique? Elle avait en effet déjà donné à la même maison «Le livre de pierre», dont je vous avais parlé en 2020. Un ouvrage consacré à un enfermé italien, Fernando Nannetti, qui grattait les murs de son asile devant des gardiens fermant les yeux sur ses déprédations. Eh bien, la Vaudoise nous entretient cette fois d’un solitaire dont l'existance fut tout extérieure. Armand Schulthess (1901-1972) s’était retiré de la vie active à 50 ans. Une vie de petit employé, après un échec en tant que commerçant. Confection pour dames. Installé sur le lopin de terre qu’il avait acquis auparavant, l’homme s’est transformé en ermite de plein air. Vivant dans sa cabane sans chauffage ni eau courante, il avait réduit ses besoins à l’indispensable. La grande affaire de son existence était devenue la création d’un jardin, avec des quantités de textes écrits sur du métal ou du carton. Ces supports reflétaient la documentation qu’il accumulait. En bon français moderne, on dirait qu’Armand Schulthess était devenu un diogène.

Communiquer tout en s'isolant

De son vivant, cet original a fasciné bien des gens dont les artistes conceptuels Gérard Minkoff et Muriel Olesen, l’écrivaine Ingeborg Bachmann (morte une année après lui) ou le cinéaste Hans Ulrich Schlumpf. C’est ce dernier qui a d’ailleurs fait connaître au monde ce solitaire. Son film «Armand Schulthess, j’ai le téléphone» fut un événement dans le tout petit monde du documentaire helvétique en 1973. Les spectateurs voyaient à la fois le jardin et sa destruction. Les autorités tessinoises et les (lointains) héritiers de Schutlhess avaient en effet voulu rétablir l’ordre. Les uns par haine des esprits qui vagabondent. Les autres sans doute par honte devant un esprit qu’ils jugeaient dérangé.

Lucienne Peiry. Photo 24 Heures.

Lucienne Peiry, qui a déjà travaillé sur cette figure emblématique de «la libre invention» (comme aurait dit Jean Dubuffet), reprend son dossier. Elle raconte le cas, finalement rare, d’une sortie totale de la société. Schulthess recherchait et fuyait à la fois le contact humain. D’où le téléphone, qu’il ne décrochait bien entendu jamais. L’homme vivait ainsi, d’une manière plus affirmée que nous, les grandes contradictions traversant le cerveau. La seule chose claire est que le Tessinois d’adoption avait l’esprit tendu vers un unique but. Communiquer ce qu’il avait appris. D’où les qualificatifs d’«encyclopédiste de l’incongru», de «Diderot-d’Alembert de la récup’» ou de «dernier Pic de la Mirandole du do-it-yourself». Un savoir aujourd’hui anéanti, même si quelques éléments du jardin se sont vus pieusement recueillis. «Le jardin de la mémoire» aura eu la mémoire courte...

Pratique

«Le jardin de la mémoire» de Lucienne Peiry, aux Editions Allia, 80 pages.

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