Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Luc Weibel complète la trilogie sur ses années d'études avec "Le lecteur distrait"

Ce troisième livre du Genevois suit "Une thèse pour rien" et "Un été à la bibliothèque". Le monde décrit, celui de l'Université de 1962, semble aujourd'hui très loin.

Luc Weibel. L'art de maintenir le passé en vie.

Crédits: DR.

Luc Weibel revient. Le nouveau livre du Genevois vient compléter une trilogie. Mais attention! Quand un éditeur emploie un mot pareil, le lecteur s’imagine tout de suite une œuvre monumentale. Que dis-je, un format épique! Rien de tel avec «Le lecteur distrait», qui suit de loin «Une thèse pour rien» et «Un été à la bibliothèque». Nous restons ici dans le registre personnel. Intime. L’auteur fait pourtant œuvre de mémorialiste comme dans «Le jubilé» de 2019, dont je vous ai parlé l’an dernier. Je rappelle qu’il s’agissait ci de relire la presse locale à propos des 450 ans du Collège fondé par Calvin. Luc Weibel utilisait pour ce faire ses archives personnelles. C’est un maniaque du découpage. L’homme donne l’impression de tout conserver, afin de maintenir en vie les fantômes d’époques révolues. Il faut dire qu’aujourd’hui le temps s’accélère, aplatissant le passé. 1959 nous semble désormais aussi loin que Jules César au pont de l’Ile en 58 avant Jésus-Christ. Et pourtant, je me souviens moi-même du tam-tam médiatique suscité par un anniversaire qui semblait alors devoir marquer les mémoires pour l’éternité.

Nous sommes un peu plus tard dans «Le lecteur distrait». 1962. Luc Weibel est entré en Lettres dans une Université de Genève sans communes mesures avec l’actuelle. D’une part, elle accueillait peu d’étudiants. De l’autre, elle possédait alors des professeurs à l’aura internationale, même s’ils étaient d’ici. Jean Starobinski, Jean Rousset, Marcel Raymond avaient renouvelé la lecture des classiques. «L’Ecole de Genève». Révérée et crainte, Jeanne Hersch incarnait la philosophie à l’allemande, loin d’un Sartre qu’elle trouvait verbeux. La «contestation», mot très Mai 68, restait encore dans l’œuf. Luc Weibel va donc nous raconter un parcours classique entre sa ville natale et Heidelberg. Il n’en a apparemment rien oublié. Comment fait cet homme pour se souvenir de tout, avec une matérialité presque palpable? Je le soupçonne d’avoir des notes ou un journal...

Le temps du "Journal de Genève"

Ecrit comme dans un rétroviseur, le livre part en quête d’un temps perdu. On sait que son auteur deviendra historien, donnant volontiers une voix à ceux qui n’en avaient pas, comme la Madeleine Lamouille de «Pipes de terre, pipes de porcelaine» (1). «Le lecteur distrait» fait ainsi ressurgir des noms oubliés, constituant pourtant comme des signes de ralliement. J’ai eu au Collège (qui n’était pas encore «Calvin» afin de devoir le distinguer des autres) les mêmes professeurs que lui. Yves James, puis Paul Plattner. C’est loin, tout ça… Plus loin, après l’Université, il y aura les spectres du «Journal de Genève», aujourd’hui disparu. Olivier Reverdin, Isabelle Martin, Walter Weideli, Jean-Claude P., dont Luc Weibel ne donne pas le nom parce qu’il va en dire du mal (2). Il y a comme cela dans le livre des retenues, même si je ne vois pas pourquoi Liliane Roskopf, qui a écrit (à mon avis) quelques-uns des meilleurs romans romands des années 1990 est devenue Liliane R.

Jeanne Hersch enseignant. Photo Swissinfo.

Voilà. J’ai eu grand plaisir à parcourir «Le lecteur distrait», mais je suis un «insider». Qu’en retiendront les gens plus jeunes ou moins lettreux, je ne sais pas. Le but n’apparaît cependant pas de créer un «best seller». Il est de dire pendant qu’il reste temps. En très modeste, il participe ainsi d’une expression dont on nous rebat aujourd’hui les oreilles. J’ai cité le «devoir de mémoire».

(1) L’ouvrage deviendra à l’aurore des éditions Zoé un succès de librairie retentissant. Plus de 20 000 exemplaires.
(2) Allez! Je vous dis. Jean-Claude Poulin.

Pratique

«Le lecteur distrait», de Luc Weibel aux Editions Nicolas Junod, 224 pages au texte particulièrement serré. On n’est pas ici chez Amélie Nothomb!

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