Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Orangerie révèle à Paris Franz Marc et August Macke

Venue de New York, la rétrospective consacre deux artistes quasi absent des musées français. Il s'agit pourtant de créateurs majeurs, morts très jeunes durant la guerre de 1914.

L'un de chats de Franz Marc. Notez l'arbre bleu!

Crédits: Orangerie, Paris 2019.

C'est une présentation que l'on s'attendait peu à trouver dans le giron d'Orsay, dont l'Orangerie des Tuileries fait partie. Il y a en effet longtemps que le musée parisien a renoncé à présenter de grandes expositions monographiques sur des artistes, souvent germaniques, inconnus ou méconnus en France. C'est d'ailleurs grand dommage. Lovis Corinth, Arnold Böcklin, Eugene Janson, Jacek Malczewsky ont constitué de belles découvertes, parfois pérennisée par un achat du musée. Celui-ci a en effet beaucoup tenté, sous la direction de Guy Cogeval, une sortie de son rôle de conservatoire des arts bien français entre 1848 et 1914.

C'est une coproduction avec la Neue Galerie, créée par Ronald Lauder à New York, qui vous vaut ce retour de flamme. Ce musée privé s'est spécialisé, on le sait, dans la peinture allemande et autrichienne des premières années du XXe siècle. Un domaine auquel Franz Marc et August Macke appartiennent de plein droit. Tous deux ont disparu très jeunes pendant la guerre de 1914. Sur le front. Alors que les artistes français enrôlés sont pour la plupart rentrés au bercail en 1918, leurs collègues germaniques ont payé un lourd tribut au conflit lui-même, puis à la grippe espagnole. Il suffit de penser, à Vienne, à des gens comme Klimt, Schiele ou Koloman Moser.

Carrières courtes

La double carrière illustrée à l'Orangerie se révèle donc courte, d'autant plus que Macke a mis un certain temps pour se trouver. Tout est d'un coup apparu lumineux d'un coup. «L'art prend aujourd'hui des directions que pères étaient loin de rêver», dit du reste une citation de Marc en ouverture de parcours. Né à Munich en 1880, ce dernier n'était pas parti pour devenir peintre. Il se voulait théologien et philosophe. Il lui en est toujours resté quelque chose. Des deux compères, c'est lui l'intellectuel. L'homme recherche une communion panthéiste avec un univers dont l'être humain ferait aussi peu partie que possible. Marc nous montre ainsi ne nature inviolée, dont les animaux resteraient rois. Un discours qui nous touche aujourd'hui  à l'heure de la surpopulation et de l'extinction des espèces.

Un paysage assez précoce d'August Macke. Photo Orangerie, Paris 2019.

Macke, qui a vu le jour en 1886 dans la petite ville de Meschede, en Westphalie, est lui rentré de plain pied dans la peinture, regardant vite du côté de Paris, où il voyage dès 1907. Comme Marc, d'ailleurs. Les deux hommes ne se lieront cependant d'amitié qu'en 1910, au moment où l'Allemagne produira ses propres avant-gardes, succédant dans Munich à une Sécession locale tout à fait honorable menée par Franz von Stuck. Conçue à Paris par Sarah Imatte, l'exposition insiste cependant sur le lien français, la courroie de transmission étant un certain Robert Delaunay. Il semble permis de voir là un reste d'impérialisme culturel. On reste souvent loin du fauvisme et du cubisme chez les deux germaniques. Ils se cherchent d'autres racines en créant le Blauer Reiter en 1911. Ce mouvement, évoqué en filigrane à l'Orangerie, se rapproche volontiers des productions populaires que collectionne alors en Bavière Wassili Kandinsky.

Deux personnalités très différentes

L'accrochage, dont la petite taille correspond à la brièveté de la période abordée, met côte à côte deux individualités très différentes. Macke reste dans un art plutôt traditionnel, fait de contemplation. S'il y a bien chez lui des tentations abstraites, il nous montre surtout des hommes et des femmes dans leurs moments de loisirs. Promenades. Bains. Lèche-vitrine. L'artiste peint vite et beaucoup. Le catalogue raisonné de son œuvre, paru en 1953, compte plus de mille numéros, ce qui impressionne pour un créateur tué à 27 ans. Il y a donc chez lui de l'instinctif et, soyons justes, du répétitif. Je me souviens d'une grande rétrospective en Allemagne où bien des choses finissaient par se ressembler.

Une aquarelle de Franz Marc. Photo orangerie, Paris 2019.

Il existe davantage de réflexion chez Marc, qui me paraît par ailleurs un plus grand artiste. Les formes animales, dotées d'une énergie étonnante, se retrouvent prises dans un réseau de lignes évoquant un futurisme alors en boom. Chevaux, bovins, écureuils, oiseaux se déploient dans une sorte de paradis vibrant. Il arrive à Marc, aquarelliste surdoué comme Macke, de produire une grande toile résumant ses recherches du moment. L'Orangerie peut ainsi présenter deux chefs-d’œuvre: «Le Moulin ensorcelé», qui vient de Chicago, et «La cascade», qui appartient à un privé. Macke s'en tient pour sa part à des réalisations de petite taille, même si «Rococo» de 1912 peut également sembler une somme de son travail avant son départ pour la Tunisie en 1914 avec Paul Klee et Louis Moillet,.

Mise en contexte

La commissaire a tenu à proposer quelques contrepoints. Ils vont de Cézanne, découvert par les deux compères en 1907 à Paris, au Douanier Rousseau en passant par Wassili Kandinsky et Gabriele Münter. Marc et Macke se retrouvent mis en contexte, pour ne pas dire en pays connu. Pour ce qui est des explications chronologiques, c'est en revanche loupé. Quelle drôle d'idée que de les proposer à la fin! Elles sont portant bien faites, ces notices allant jusque tard dans le XXe siècle. Le lecteur apprendra par exemple que lors de la fameuse exposition sur l'art dégénéré de 1937, il y avait un grand Marc. Les anciens combattant lancèrent alors une pétition. Un officier mort pour la patrie se saurait être un dégénéré. Le tableau se vit décroché. Aujourd'hui disparu, il semble avoir été happé par Goering, le plus gros (à tous les sens du terme) collectionneur allemand de l'époque. Contrairement à Hitler, Goering n'avait rien contre certaines avant-gardes...

Pratique

«Franz Marc, August Macke. L'aventure du Cavalier bleu», Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris, jusqu'au 17 juin. Tél. 00331 44 50 43 00, site www.musee-orangerie.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h.


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