Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Orangerie présentes les "Contes cruels" de la Portugaise Paula Rego

A 83 ans, l'artiste est pour la première fois largement montrée en France. Elle a pourtant son musée à Cascaïs. L'artiste, basée à Londres, donne une peinture figurative dure et inconfortable

Paula Rego devant l'une des toiles présentées à l'Orangerie.

Crédits: DR

C'est un coup d'audace. Ou un caprice, ce qui revient finalement au même. L'Orangerie présente Paula Rego à Paris. Une ville où la Portugaise reste une inconnue en dépit de son âge. Laurence des Cars, l'actuelle directrice du Musée d'Orsay, la voit comme une héritière des peintres affectionnés par Paul Guillaume dans les années 1920. L'artiste ferait ainsi partie des «figuratifs modernes». Avec quelque chose de plus dérangeant tout de même. La dame raconte des histoires semblant devoir mal finir. Avec leurs grosses têtes, ses personnages font penser à des enfants un peu monstrueux. Voilà qui la rapprocherait en fait de Balthus, venu déjà trop tard pour faire partie des poulains du marchand Paul Guillaume, dont la collection forme la base de l'Orangerie. Ce dernier est mort en 1934, l'année même où le jeune Balthasar Klossowski faisait ses scandaleux débuts à Paris.

Mais je reviens à Paula Rego. Elle voit le jour à Lisbonne en 1935. Son pays est une dictature depuis deux ans. Celle de Salazar. Une longue histoire répressive. Elle durera jusque dans les années 1970. Le Portugal est devenu l'arrière-cour de l'Europe, avec ce que cela suppose de conformisme moral et de provincialisme. Paula étudie donc à Londres dès 1952. Elle s'y lie avec le peintre Victor Willing, dont elle aura trois enfants. Elle revient au pays natal, tout en exposant dans une Angleterre restée jusqu'à ce jour sa seconde patrie. Il faut dire qu'elle y figure en bonne compagnie avec des gens comme David Hockney ou Frank Auerbarch. Sa présence demeure cependant discrète des décennies. Paula n'a éclaté que dans les années 1980, avec le grand retour de la peinture. Son succès coïncide avec la maladie, puis la mort de Victor Willing en 1988. En 1989, la puissante Marlborough Gallery lui offre une exposition personnelle. Deux ans plus tard, Paula décore le restaurant de la nouvelle Aile Sainsbury de la National Gallery. Une commande lui assurant une grande visibilité. On regarde beaucoup autour de soi en attendant que la soupe ou le pudding daigne enfin arriver sur la table.

Huile, puis pastel

Paula Rego n'est pas devenue une star pour autant. Son nom reste connu des «happy few», même si la dame possède son musée à Cascaïs, où elle occupe un énorme espace à elle toute seule. J'ai vu ça une fois. Le lieu apparaît sans doute trop important. Il finit pas créer une certaine lassitude, ce qui n'est pas le cas à l'Orangerie où les soixante grandes toiles (Paula ne fait jamais petit) trouvent les cimaises idéales. On pense donc avec elle à Balthus, mais aussi à d'autres artistes comme Susanne Valadon. La Portugaise travaille en force, avec des cernes soulignant les personnages. Elle a passé au fil du temps de l'huile au pastel, qu'elle écrase sur la toile ou le papier. Cela donne beaucoup de matière, ce qui évite le côté vaporeux des bâtons de couleurs. Il fait dire que si on intitule une oeuvre «Charognards», il faut y aller à fond. Comme Degas, Paula estompe avec les doigts. Un contact direct, physique, aux antipodes d'un mode souvent perçu comme trop bien élevé.

La Portugaise aborde bien sûr des thèmes féminins. Ses figures seraient "à la fois empathiques et cruelles, victimes et manipulatrices, héroïques et triviales, artistes et animales", ce qui fait beaucoup de choses pour des représentantes du Deuxième Sexe. Elles restent proches de l'enfance, ce moment formateur où l'on regarde les adultes d'un oeil toujours plus critiques. D'où le titre de la manifestation, «Les contes cruels de Paula Rego». Villiers de l'Isle-Adam est le premier à avoir parlé au XIXe siècle de «contes cruels». Mais ils le sont tous par définition. Relisez Perrault ou Madame Le Prince de Beaumont, qui a donné la formule la plus accomplie de «La Belle et la Bête» en 1740! La commissaire Cécile Debray peut du coup rapprocher Paula de l'Odilon Redon des araignées comme de Louise Bourgeois, voire de Goya. Il existe aussi des références plus littéraires. L'artiste est une «fan» des «Bonnes» de Jean Genet comme de «Jane Eyre» de Charlotte Brontë. Balthus qui j'ai cité au début, a bien illustré «Les Hauts du Hurlevent» de sa soeur Emily... Je précise enfin que Paula est la belle-mère de l'Australien Ron Mueck. L'homme des statues en cire gigantesques ou minuscules. Il a d'ailleurs plusieurs fois posé pour elle.

Public trouvé

L'exposition attire curieusement son public, qui n'est bien sûr pas le même que pour les «Nymphéas» de Monet logés un étage plus haut. C'est le signe d'une certaine curiosité. Le bouche à oreille a aussi fait son oeuvre. Une visite comme celle de ces «Contes cruels» ne se fait pas par hasard. Aucun Paula Rego ne fait selon moi partie des collections publiques françaises. Mais, comme je vous l'ai déjà souvent dit, ces dernières demeurent peu au courant de ce qui se passe outre-Manche, où les artistes reconnus offrent en plus le défaut de coûter très, très cher. Elles regarderaient plutôt du côté de l'Allemagne. Il deviendrait peut-être temps de laisser tomber de telles oeillères. Londres vaut aujourd'hui bien Dresde ou Berlin.

Pratique

«Les contes cruels de Paula Rego», Musée de l'Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris, jusqu'au 14 janvier 2019. Tél. 00331 44 50 43 00, site www.musee-orangerie.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

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