Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Orangerie parisienne montre un Magritte s'inspirant de Renoir dans les années 1940

L'exposition propose la période la plus décriée du Belge, qui voulait alors un "surréalisme du bonheur". Sa peinture d'alors peine aujourd'hui à convaincre.

"La préméditation". Le surréalisme réside dans le titre. C'est l'affiche de l'exposition actuelle.

Crédits: Succession René Magritte, Orangerie, Paris 2021.

En mai 1940, René Magritte prend les chemins de l’Exode. La Belgique vient de se voir envahie par les Allemands. Le peintre a peur de représailles. Il a beaucoup donné dans la propagande anti-fasciste avant la guerre, attaquant le parti d’extrême-droite local Rex, fondé par Léon Degrelle. Le Belge part seul pour la France. Georgette, son épouse, a refusé de l’accompagner, sans qu’il y ait brouille pour autant. Il se retrouve à Carcassone, où vit Joë Bousquet. Paralysé à la suite d’une blessure reçue en 1918, ce dernier y tient un salon littéraire autour de son lit de malade.

Magritte va péniblement retrouver dans l’année le chemin de Bruxelles, dont il ne bougera plus jusqu’à la Libération. Sans se voir inquiété apparemment. L’aventure l’a pourtant changé. Il abandonne le surréalisme noir et sa touche invisible à force de précision. Il ne veut désormais plus représenter que du bonheur, en antithèse au temps présent. Son modèle avoué est désormais Auguste Renoir, mort en 1919 à 79 ans. Il est permis de s’étonner de ce nouveau patronage. Rien ne semble plus éloigné de la sur-réalité que cet artiste terrien. Son nouveau disciple admire en plus les nus de la fin, qu’il est permis de juger adipeux et flasques. Une peinture déjà réactionnaire lors de son exécution dans les années 1910. Les derniers Renoir sont contemporains des dadaïstes, des futuristes ou des derniers cubistes. Que voulez-vous? Tout le monde ne vit pas à la même époque.

Thématique inchangée

Comme le montre aujourd’hui à Paris l’Orangerie, Magritte va donc à la fois adopter et adapter les formules du maître de Cagnes. Sa thématique, en fait, ne changera guère. Avec la touche virgulée et libre de Renoir, le Belge imaginera un nu féminin à la jambe gauche jaune et la droite bleue. Des rayons solaires en guirlandes de roses. Une ombre féminine en forme d’oiseau. Le flou artistique a remplacé la netteté photographique. D’où un certain malaise, du moins pour moi. Le fonds ne correspond plus avec la forme. C’est comme si Magritte s’était trompé de focale, ou s’il avait enlevé des lunettes de myope. La nouvelle formule souligne par ailleurs le fait que Magritte reste davantage un homme d’idées que de pinceau. Tout cela semble du coup assez mal peint.

"Le somnambule". Photo Succession René Magritte, Orangerie, Paris 2021.

Magritte expose dès 1941 ses nouvelles créations dans un Bruxelles occupé. Leur caractère hédoniste surprend. L’artiste doit se défendre. Il le fait avec la brutalité habituelle aux surréalistes. Trois pamphlets, vite saisis par la police, en témoignent. Ce sont «L’imbécile», «L’emmerdeur» et «L’enculeur». L’aile belge du mouvement se distance par ailleurs des positions, toujours doctrinaires, d’un André Breton alors émigré en Amérique avec nombre de ses zélotes français. Il avance désormais en roue libre. Il faudra une conciliation lorsque Breton rentrera tardivement au bercail en 1947. Magritte lui présentera son «Manifeste du surréalisme en plein soleil». Le pape du mouvement le prendra mal. Il parlera d’un texte «cousu de fil blanc». Magritte répliquera: «Le fil blanc est dans votre bobine.» D’où la rupture finale.

"Période vache"

Le Belge n’a pas gagné sa liberté pour autant. Sa période impressionniste plaît peu. Il la fera pourtant suivre d’une dérive fauve. Puis viendra la courte «période vache». Magritte semble alors barbouiller rapidement n’importe quoi. Il rentre du coup dans le mur. Dès 1948, ce sera le retour à la raison, pour autant qu’on puisse qualifier ses compositions, souvent produites à plusieurs exemplaires, de raisonnables. La parenthèse s’est refermée. Le monde culturel va faire comme si elle n’avait jamais existé. Dans la monumentale rétrospective dédiée en 2016 par le Centre Pompidou à l’artiste, «La trahison des images», le commissaire Didier Ottinger passait comme chat sur braise par dessus les années 1940 à 1947. Rien. Ou presque rien.

"Le premier jour". Photo Succession René Magritte, Orangerie, Paris 2021.

A l’Orangerie qu’elle dirige désormais, Cécile Debray a prié le même Didier Ottinger de revenir sur ce chaînon manquant. «Magritte/Renoir, Le surréalisme en plein soleil» occupe les espaces d’exposition temporaires en sous-sol. Les deux intéressés se regardent, un peu en chiens de faïence. Il est permis de se demander ce que l’aîné, plus très à la mode aujourd’hui sauf parmi les gens âgés, aurait pensé du cadet. Sa modernité, que défend dans un texte Cécile Debray, convainc en effet peu. Voir en Renoir, à l’égal de Cézanne «une source du cubisme, du cubo-futurisme, de Duchamp ou le la figuration radicale de Matisse» me semble relever du coup de soleil, voire de l’insolation. C’est bien à un «maître ancien», né de Boucher et de Rubens, de Magritte se référait.

Une utopie protestataire

Que penser de ses tableaux mal-aimés? Pas grand bien selon moi. Il y a là un moment d’égarement. Au mieux une tentative. Je veux bien que la notion de beauté ne reste plus à l’honneur de nos jours, mais c’est tout de même très laid. Le meilleur rapprochement effectué par l’exposition «Magritte/Renoir» demeure celui avec le Francis Picabia de la même époque. L’ancien abstrait peignait alors d’après des photos tirées de magazines de charme. Avec la même volonté de heurter le bon goût. Mais là je me trompe sans doute. Il existe aussi un côté ingénu chez le Magritte des années 1940. Son bonheur devient alors une utopie. Une utopie protestataire. Contre la dureté des temps, bien sûr. Mais aussi contre cette idée que le malheur est intellectuellement plus intéressant. Magritte veut des lendemains qui chantent, et non pas qui hantent. A ce moment, il a du reste adhéré au Parti communiste. Il n’a pas encore réalisé qu’il se plaçait ainsi sous le signe de Staline…

Pratique

«Magritte/Renoir, Le surréalisme en plain soleil», Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris, prolongé jusqu’au 19 juillet. Tél. 00331 44 50 43 00, site www.musee-orangerie.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h. Réservation obligatoire en dépit d’une caisse. Les cerbères à l’entrée extérieure se montrent plus stricts qu’il ne le faut apparemment. Ce texte est immédiatement suivi par un autre sur la nouvelle présentation permanente de l'Orangerie.

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