Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Un seul tableau pour l'exposition Cagnacci de la National Gallery

Crédits: DR

Peut-on monter une exposition avec un seul tableau? Oui, répond la National Gallery de Londres, qui a même coproduit celle-ci avec la Frick Collection de New York, où la toile a été montrée fin 2016 début 2017. Il s'agit bien sûr d'une grande machine, mais aux dimensions tout de même raisonnables. Environ six mètres carrés. C'est évidemment un chef-d’œuvre. Et comme vous vous en doutiez déjà, peu de gens l'ont vu auparavant «de leurs yeux». Les amateurs ne connaissent du reste guère l'existence du Norton Simon Museum de Pasadena, près de Los Angeles, qui conserve «La conversion de Marie-Madeleine» de Guido Cagnacci depuis 1982. 

Mais qui est Cagnacci, qui a obtenu pour sa seule Madeleine un calicot géant sur Trafalgar Square, un catalogue de 128 pages et une excellente presse? Un peintre longtemps oublié. L'homme est né en 1601 à Santarcangelo di Romagna. Difficile de faire plus obscur. Il a passé par Rome, puisqu'on l'y retrouve, en indépendant, dans l'atelier du Guerchin. Il a surtout peint à Rimini, qui n'était alors plus rien, ou à Forli, en Emilie-Romagne. Il honore à ses débuts des commandes religieuses, avec une certaine difficulté à trouver son style. Il faut dire que Cagnacci, qualifié par ses contemporains d'«excentrique, peu fiable et moralement douteux», semblait par ailleurs vivre intensément. En 1628, il enlève une noble veuve, ce qui le mène en Justice. Le bruit court que son apprenti est une très jeune fille travestie en garçon. C'est elle qui a dû poser pour son admirable (il en existe en fait plusieurs versions) «David avec la tête de Goliath».

Troubles nudités

A ce moment-là Cagnacci a déjà trouvé son genre. C'est un érotisme vaporeux, une caractéristique le rapprochant fatalement de la clientèle privée. Il produira à son intention des figures à mi corps, dénudées et troubles. Le suicide de la vertueuse Lucrèce ressemble chez lui à un ultime orgasme. Dans les années 1650, l'homme travaille à Venise, de manière obscure. Il est difficile de savoir ce qui a amené l'empereur Léopold Ier d'Autriche, alors âgé de 18 ans, à en faire son peintre de Cour en 1658. Cagnacci finira sa vie à Vienne (il y est mort en 1663), où il peindra plusieurs «Cléopâtre mourant» d'une prodigieuse sensualité un peu hors de propos. Pourquoi tant de suivantes dévêtues autour d'une pharaonne expirant sur un gros fauteuil doré tapissé de rouge? 

C'est pour Léopold Ier que Cagnacci exécute sa Madeleine. On en est sûr. Pour un homme dont subsiste si peu d'éléments personnels (1), on possède la lettre où il raconte la chose à un ami italien. Comment le souverain a-t-il réagi à cette œuvre révolutionnaire, qui bousculait toutes les conventions iconographique (2)? Mystère. Ce qui est sûr, c'est que la Madeleine se trouve dès 1665 chez le duc de Mantoue, lié à Vienne. Un cadeau diplomatique, sans doute. Mais le duché va disparaître en 1708, alors que le tableau se trouve dans la résidence vénitienne des Gonzague. Tout se retrouve à vendre. Les clients sont en principe anglais. Après un petit intermède, la Madeleine va se retrouver chez le premier duc de Portland.

Un peintre hors circuit 

Ses héritiers vont le conserver deux siècles et demi dans divers châteaux. En 1981, une descendante met la toile aux enchères. Il faut dire qu'après 250 ans d'oubli total, Cagnacci s'est enfin vu découvert. Une exposition à Rimini en 1952. Une autre à Bologne en 1959. L'artiste, qui annonçait non pas le XVIIIe, mais un certain XIXe à l'académisme inspiré, a désormais un statut de star secondaire, quelque part entre Le Caravage et Guido Reni. La Madeleine est acquise par Colnaghi, un grand marchand d'alors. Il lui faut le client. Ce sera Norton Simon, un industriel de l'agriculture, qui tente de constituer un aussi beau musée que Paul Getty. L'homme est par ailleurs marié à l'ex-superstar hollywoodienne Jennifer Jones. Son musée végète un peu après sa mort en 1993. 

Depuis 1981, la gloire de Cagnacci est montée de plusieurs crans, sans en faire pourtant une vedette planétaire. Il y a eu une admirable exposition à Rimini en 1993 (j'ai vu) et une autre à Forli en 2008. Le problème, c'est qu'à part au Kunsthistorisches Museum de Vienne, ses chefs-d’œuvre (et il y en beaucoup pour un artiste dit mineur!) sont conservés dans des lieux excentrés ou inaccessibles. Le commissaire Xavier Salomon raconte la difficulté qu'il a eue à y avoir accès. Les petites églises sont fermées. Les couvents le demeurent par définition. Certains musées régionaux ouvrent peu. Or ni le Louvre, ni le Prado, ni la National Gallery ne possèdent de Cagnacci. En France, il faut aller à Lyon ou à Montpellier, qui conserve sa «Sainte Mustiole». Nue, bien entendu. D'où la présentation actuelle, qui entend donner un coup de projecteur sur un œuvre exceptionnel.

Le prix fort 

Cela dit, j'ai noté qu'il a fallu pour cela obtenir la garantie du Trésor pour l'assurance. Un signe que Cagnacci vaut très cher aux yeux du Norton Simon Museum. Mais, après tout, dans un genre similaire, le Getty n'a-t-il pas acquis en janvier 2016 la «Danaé» d'Orazio Gentileschi pour quelque chose comme trente millions de dollars? 

(1) Aucun autoportrait, par exemple. On ignore tout du physique de Guido Cagnacci.
(2) Le tableau est d'ailleurs signé Guido Cagnacci inventor.

Pratique

«Cagnacci's Repentant Madeleine», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 21 mai. Tél. 004420 77 47 28 85, site www.nationagallery.uk.org Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. Entrée gratuite.

Photo (DR): Un visiteur londonien admirant l'unique tableau de l'exposition.

Prochaine chronique le lundi 17 avril. Certains musée privés suisses sont financièrement à la peine. Pourquoi?

 

 

 

 

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