Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Michel-Ange et Sebastiano del Piombo à la National Gallery

Crédits: National Trust/National Gallery, Londres

C'est une exposition très historique et très sérieuse. La National Gallery de Londres explore les relations de Michel-Ange (1475-1564) avec Sebastiano Luciani, dit «del Piombo» (vers 1485-1547). Le Toscan et le Vénitien ont été amis durant un quart de siècle. Puis, comme souvent avec le sculpteur, qui avait un caractère épouvantable, tout s'est désagrégé d'un coup. Après le «clash», les deux hommes ne se sont jamais reparlé. A la mort de Sebastiano, Michel-Ange a eu pour son ancien protégé des mots durs. Ils se sont retrouvés dans l'historiographie artistique alors rédigée par Giorgio Vasari (première édition 1550, seconde en 1568). D'où une postérité fâcheuse pour le peintre, qui ne s'en est jamais tout à fait remis. 

Signé par Matthias Wivel (dont le nom se voit bien moins fréquemment cité par la National Gallery que celui du Crédit Suisse finançant la manifestation), «Michelangelo & Sebastiano» se révélait un pari difficile. Il fallait obtenir les œuvres à quatre mains des deux artistes, Michel-Ange se chargeant de l'idée et Sebastiano de l'exécution. Plus si possible quelques chefs-d’œuvre de l'un et l'autre, produits entre 1511, année de l'arrivée du Vénitien à Rome, et 1536, date de la dispute. Pas question bien sûr de déplacer le plafond de la Sixtine, sous lequel ils se sont rencontrés alors que les fresques étaient en voie d'achèvement! Idem pour la chapelle Borgherini de San Pietro in Montorio de Sebastiano. Cette dernière se voit pourtant évoquée à la National Gallery par un extraordinaire fac-similé digital, presque grandeur nature.

Pauvreté anglaise en Michel-Ange

La Grande-Bretagne possède des œuvres essentielles de Sebastiano depuis son «Jugement de Salomon» d'esprit encore vénitien, qui se trouve à Kingston Lacy, dans le Dorset. La National Gallery abrite ainsi l'énorme «Résurrection de Lazare» de 1517-1519, pour laquelle Michel-Ange a fourni des dessins, présentés à côté. Seulement voilà! Il lui fallait éliminer du Piombo toutes les œuvres (pourtant fort belles) ne cadrant pas avec le propos. Trop tardives. Ou alors pas assez michelangelesques. Pour l'homme de la Sixtine, c'est en revanche la pauvreté. La National Gallery a bien deux tableaux, à l'autographie parfois contestée hors d'Angleterre. La Royal Academy se targue de posséder le merveilleux «Tondo Taddei» en marbre, comme il se doit inachevé. Michel-Ange ne terminait pas grand chose. Mais aucune autre sculpture sur le territoire national! 

C'est donc essentiellement par des dessins du Toscan, conservés tant au British Museum que chez Elizabeth II, que l'exposition trouve sa structure pour raconter une histoire. Celle-ci reste simple. En 1511, Sebastiano débarque à Rome. Il a été l'élève de Giorgione, qui vient de mourir, et de Giovanni Bellini, bon pied bon œil à 80 ans. C'est du coup un tenant de la couleur, Florence ayant toujours privilégié la ligne. En 1511, Raphaël triomphe au Vatican en parallèle à Michel-Ange, qui le déteste. Il voit dans l'arrivant une occasion de lui créer un rival. Machiavel ne vivait pas pour rien à cette époque. Il s'agit de lui donner des cartons avec des figures plus structurées, afin de faire moins vénitien. Michel-Ange imagine des figures musculeuses, bien dans sa manière. Dans la dramatique «Pietà» venue de Viterbe, un tableau par ailleurs admirable, la Vierge se lamentant sur fond nocturne (Sebastiano est un peintre de la nuit) prenddu coup des airs de catcheuse.

Brouille irrémédiable 

Le tandem fonctionne bien. Sebastiano se montre déférent avec son ombrageux aîné. Toute une série de lettres le prouve dans des vitrines, qui contiennent aussi quelques missives de Michel-Ange, au ton plus lettré. Mais ce dernier va et vient entre Rome et Florence. La première des deux villes connaît en plus un sac effroyable en 1527. Les troupes de l'empereur, entrés dans la cité, pillent et tuent pendant six mois, alors que le Médicis pape est réfugié au château Saint-Ange. Sebastiano se trouve auprès de cet homme, dont il a laissé plusieurs portraits, visibles à Londres. En remerciement après le cauchemar, quand les soldats se seront retirés et qu'il faudra feindre d'oublier, le pontife le fera garde de ses sceaux. D'où le fameux surnom «del Piombo». D'où aussi des devoirs de fonction. La légende veut que le Vénitien n'ait ensuite que peu peint. Mais il s'agit là d'un mythe. 

La brouille finale, avant que chacun parte de son côté, remonte donc à 1536. Sebastiano surveille la préparation du mur de la Sixtine, où se verra peint «Le Jugement dernier». Il prévoit une exécution à l'huile, alors que Michel-Ange va opter pour la fresque. Crime impardonnable. Incompréhension du coupable. Fin de l'exposition.

Originaux et moulages 

Celle-ci se déroule, vu la taille de certaines œuvres, dans les salles permanentes de la National Gallery, plus hautes de plafond que celles des expositions temporaires du sous-sol. La «Résurrection de Lazare», destinée au départ à la cathédrale de Narbonne, y entre déjà au chausse-pied. La «Pietà» michelangelesque de Saint-Pierre et le «Christ» de Santa Maria sopra Minerva, à Rome, se révèlent hélas (mais sans surprise) des moulages en plâtre, le second ayant au moins le mérite de montrer le modèle nu, sans son affreux cache-sexe de bronze doré rajouté plus tard. Cette reproduction se voit cependant placée à côté de la vraie première version de la statue, laissée comme il se doit ébauchée. Terminé par un anonyme au XVIIe siècle, le marbre a été retrouvé il y a quelques années seulement dans une petite église italienne d'Ariccia. 

L'ensemble se loge dans des salles repeintes en gris. C'est un peu triste pour un sculpteur et un peintre aux couleurs déjà minérales (Sebastiano peignait beaucoup sur ardoise). L'ensemble apparaît très cérébral. Froid. L'émotion reste diffuse, en dépit de merveilles. Il n'y a cependant pas là de quoi bouder son plaisir, ce qu'a selon moi fait la presse anglaise, qui a ici beaucoup chipoté. Voire ergoté. 

Pratique

«Michelangelo & Sebastiano», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 25 juin. Tél. 004420 774 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10 à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

Photo (National Trust/National Gallery, Londres): "Le jugement de Salomon" de Sebastiano del Piombo, aux couleurs encore vénitiennes.

Prochaine chronique le mercredi 10 mai. Les Journées photographiques ont commencé à Bienne.

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