Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Le Victoria & Albert montre à son tour Cristobal Balenciaga

Crédits: Balenciaga/Victoria & Albert Museum, Londres 2017

«La haute couture ressemble à un orchestre dont le chef s'appellerait Balenciaga.» La phrase ne provient pas d'un publicitaire. Il s'agit d'une citation de Christian Dior remontant au début des années 1950. Je veux bien que ce dernier ait toujours passé pour un collègue particulièrement agréable. Mais tout de même! Les mots restent un compliment fait par un maître à un autre, les deux hommes ne jouant finalement pas la même musique. Dior, comme peuvent le constater les trop nombreux visiteurs actuels du Musée des arts décoratifs de Paris, c'est le faste et la fantaisie. Cristobal Balenciaga donne en revanche dans une sobriété allant parfois jusqu'au sévérité. On disait à l'époque qu'il n'était pas Espagnol pour rien. Il faut dire que c'était au temps du général Franco, où le régime dictatorial ne rigolait pas avec les convenances... 

Le Victoria & Albert de Londres propose aujourd'hui une nouvelle exposition Balenciaga. Elles se suivent sans pour autant se ressembler. Je me souviens de celle du Musée des arts décoratifs de Paris (nous y revoilà!). Chronologique, cette dernière faisait la part un peu trop belle au redémarrage (à mon avis inutile) de la maison en 1986, quatorze ans après la mort de Don Cristobal. Plus récemment, le Musée Bourdelle a invité le Palais Galliera. Montée par Olivier Saillard, la rétrospective possédait forcément quelque chose de sculptural, avec un fort accent mis sur le noir. Londres partage pour sa part la manifestation en deux. Un étage est voué au couturier. L'autre à son influence sur les créateurs postérieurs, souvent britanniques. Les deux choses se voient clairement séparées par un escalier dans le département du costume, où les manifestations temporaires occupent une grande rotonde avec terrasse.

Le plus prestigieux et le plus cher 

Je ne vais vous raconter une fois de plus la vie merveilleuse de Balenciaga, fils d'une petite coutrière basque qui ouvrit sa première boutique à 25 ans à peine en 1920. Tout le monde sait que l'homme s'est installé à Paris à la fin des années 30 afin de fuir la Guerre d'Espagne. Le public se souvient qu'il a percé pendant la guerre, alors que la haute couture se retrouvait curieusement épargnée de restrictions textiles par l'Occupant. La suite du conte le voit diriger la maison la plus prestigieuse et la plus chère de la capitale, mais de loin pas la plus grande. Au sommet de sa vogue (les choses se gâteront un peu dans les années 60, vu les changements du goût des élégantes), la firme employait 500 personnes. Le chiffre reste loin des 2000 personnes utilisées par Dior. L'histoire se termine abruptement. En 1968, date ô combien symbolique, Balenciaga, qui avait refusé toute ligne de prêt-à-porter, ferme boutique. Sans avertir. La légende veut que Mona Bismarck, une de ses meilleures clientes, en ait pleuré de rage trois jours dans son lit (douillet). 

Il peut sembler étrange que Balenciaga ait percé en Grande-Bretagne, où la couture est toujours restée loin des épures architecturées de l'Espagnol. Il suffit de penser aux robes, tout en plissés complexes, du magicien Charles James. Et pourtant... Presque tout ce qui se retrouve exposé au V & A (comme disent ses intimes) provient de son propre fonds. Il n'y a qu'une dizaine d'emprunts extérieurs. Notons que certains proviennent de Zurich, et en particulier du Musée National suisse (1). Il faut dire que Balenciaga a toujours favorisé les tissus de Saint-Gall. Une tenue habillée de Mona Bismarck a été donnée au musée de Cromwell Road par son ami, le photographe Cecil Beaton. D'autres sont des cadeaux de Gloria Guiness. Plus étonnant, le V & A conserve aussi la garde-robe d'Ava Gardner, qui faisait un peu «customiser» ses modèles. C'était une voisine. Comme l'explique le V & A, «elle vivait juste au coin de la rue.»

Originaux et modèles sous licence 

Certaines pièces présentées sont les originaux confectionnés au 10 de l'avenue George V. D'autres sont issues de la maison Eisa. Il s'agissait de la succursale créée par Balenciaga lui-même en Espagne, où elle pratiquait des prix très inférieurs. Certaines tenues montrées ont enfin été réalisées sous licence. Si le maître répugnait à entrer dans les grands magasins, il ne rechignait pas à vendre (très cher) des patrons à des firmes étrangères. Elles achetaient du coup un droit de reproduction. Il faut bien vivre, surtout quand on rechigne à la publicité. Balenciaga avait exclus les journalistes dès 1956. Il donnera une seule et unique interview après sa retraite. C'était en 1971 au «Times». Il ne lui restait alors plus que quelques mois à vivre, et une dernière tenue de mariée à mettre au point. Le V & A ne nous dit pas, par discrétion sans doute, qu'il s'agissait de celle de la petite-fille du général Franco. 

Reste à monter à l'étage. Tout le monde s'y retrouve à égalité. La nouvelle maison Balenciaga, que dirige depuis 2016 Demna Gvasalia, ne bénéficie d'aucun privilège. Chacun a le droit de se laisser influencer. Il y a donc dans les vitrines aussi bien des disciples directs, comme André Courrèges ou Hubert de Givenchy, qui furent respectivement coupeur et assistant chez Don Cristobal, que des suiveurs lointains. Très lointains même parfois. J'éprouve de la peine à retrouver la patte du maître dans les déconstructions de Rei Kawakubo (de Comme des Garçons), les extravagances d'Alexander McQueen ou les plissés ou d'Issei Miyake. Mais c'est comme ça. Et de toute manière, Balenciaga n'est plus là pour protester. 

(1) La première exposition Balenciaga s'est tenue de son vivant en 1970 à Zurich.

Pratique

«Balenciaga, Shaping Fashion», Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 18 février 2018. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22 h.

Photo (Victoria & albert, Londres 2017): La célèbre robe de 1967, construite comme une architecture. L'histoire ne dit pas comment s'asseoir en la portant.

Prochaine chronique le jeudi 12 octobre. Ai Weiwei au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne.

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