Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Tate Britain raconte le "Queer Art" anglais de 1861 à 1967

Crédits: Duncan Grant/Tate Britain, 2017

Le Musée d'Orsay avait osé, mais de manière allusive, «Masculin, masculin» fin 2013. Voulue par Guy Cogeval, l'exposition s'intéressait en théorie à «l'homme nu». Rien de plus. La Tate Britain y va bille en tête. Présentée comme par hasard en même temps que la rétrospective de l'officiellement «gay» David Hockney (située un étage au dessu), sa grande exposition actuelle s'intitule «Queer Bristish Art, 1861-1967». Pour la mettre sur pieds, la commissaire Clare Barlow a dû slalomer entre l'art, l'histoire et le social. La manifestation mélange à tous points vue les genres. 

Tout apparaît sans doute clair pour les Anglais. Pourquoi 1861? Qu'est-ce qui justifie le choix de 1967? Ces dates marquent en fait des progrès légaux. Jusqu'en 1861, l'homosexualité, quoique répandue dans la bonne société, reste un crime passible de mort. Le parcours néglige de dire si la peine se voyait souvent appliquée. La chose demeure ensuite un délit, mais grave. Il suffit de penser au procès d'Oscar Wilde, dont le public retrouve ici la porte de la prison de Reading, conservée et montrée comme une relique. Le poète a fini en prison. Notons que la France, depuis la Révolution, a aboli toute répression légale contre les relations entre deux (ou trois, pourquoi pas?) adultes consentants du même sexe. Ni Napoléon, avec son Code pourtant répressif, ni Louis XVIII, en octroyant sa Charte, ni même Vichy ne sont revenus là-dessus. La Suisse des XIXe et XXe siècles, elle, n'a jamais abordé le sujet, sauf dans son code militaire. D'où notre manque de documentation sur les pratiques sexuelles minoritaires helvétiques.

Les femmes non pénalisées

L'Angleterre de Victoria avait cependant opéré une nette distinction entre les hommes et les femmes. Les premiers restaient punissables. Les secondes ne risquaient rien. La légende veut que les législateurs n'aient pas voulu choquer la reine en lui parlant de saphisme. Dans les années 1920, cette injustice a failli se voir réparée, mais dans le mauvais sens. Un projet du Parlement faisait du lesbianisme un acte délictuel. La Chambre des Lords a refusé de ratifier l'acte. Les effusions des très aristocratiques Vita Sakville-West ou Violet Trefusis (l'arrière grand-tante de Camilla, duchesse de Cornouailles) restaient libres, même si elles semblaient de notoriété publique. Comme le montre Clare Barlow, les Anglais feignaient par ailleurs de croire à l'hétérosexualité de certains de ses plus célèbres écrivains et artistes, du photographe Cecil Beaton au décorateur Oliver Messel en passant par l'acteur John Gielgud ou l'écrivain Somerset Maugham. La censure n'en restait pas moins vigilante. Afin de jouer en 1958 sur scène «La chatte sur un toit brûlant» de Tennessee Williams, il a fallu monter un «club de spectateurs» afin de rendre les représentations privées. Ce «club» atteignit assez vite 20 000 membres... 

Pourquoi 1967, maintenant? Cette année-là a vu une discrimination partielle de l'homosexualité. Cela peut sembler tard, mais l'Allemagne a fait pire. Il y a eu avant des pressions et le libéral rapport Wolfenden de 1958. Il venait après un monumental scandale dans la bonne société ayant abouti à des condamnations fermes. En 1961, le film «Victim» de Basil Dearden a par ailleurs connu un fort impact. Il dénonçait les chantages à la dénonciation faits aux homosexuels (on ne parle de «gays» que depuis les années 1970). Directement intéressé, Dirk Bogarde avait beaucoup hésité avant d'accepter le rôle principal. Et puis, bien sûr, le pays avait passé presque d'un coup au «Swinging London», avec ce que cela supposait de liberté sexuelle.

Illustrer, mais avec de vrais tableaux

Illustrer ce que je viens de vous raconter n'était pas une mince affaire. Il fallait montrer de vraies œuvres d'art, et pas seulement des documents. Les choix supposaient aussi des ambiguïtés. Rien ne se voyait présenté comme «gay» à l'époque. Dans la salle introductive, consacrée au Préraphaélites (l'une des meilleures), les dessins de Simeon Salomon, condamné après avoir été surpris avec un garçon d'étable, sont clairement ici à leur place. Mais que penser du splendide «The Sluggard» de bronze de Lord Leighton, un célibataire dont la vie privée reste inconnue, mais qui aurait eu une fille illégitime d'un de ses modèles? S'agit-il simplement là d'une icône «adoptée»? 

La suite se révèle inégale, avec une forte représentation féminine, en dépit d'une législation plus indulgente. Un poids certain se voit donné au monde de la scène. Un autre au «Groupe de Bloomsbury», la bohème londonienne des années 1910 à 1930. Les visiteurs passent ensuite à la seconde après-guerre. Il y a d'abord la tendance néo-romantique des peu connus (du moins sous nos latitudes) John Craxton, John Minton et Keith Vaughan. Puis la scène transite brutalement de Bloomsbury à Soho, que Francis Bacon appelait «l'école du sexe libre». Un monde discret et respectable fait place à de jeunes artistes nettement plus agressifs. «Ça sent les couilles», pouvait ainsi déclarer en 1960 Hockney en sortant de l'exposition Bacon de la pourtant très chic Marlborough Gallery. Personne n'aurait pourtant alors supposé que la Grande-Bretagne admettrait, sans les délires intégristes français, les unions entre personnes du même sexe en décembre 2005...

Pratique

«Queer British Art, 1861-1867», Tate Britain, Millbank, jusqu'au 1er octobre. Tél. 0444 20 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, Les toilettes sont «All Genders» Si!

Photo (Tate Britain): Une grande toile de Duncan Grant. Homosexuelle ou non? Tout est question de regard.

Prochaine chronique le vendredi 12 mai. Le Bündner Kunstmuseum de Coire monte une exposition poétique autour d'Andreas Walser, mort à 21 ans en 1930.

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