Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Tate Britain offre à David Hockney sa grande rétrospective

Crédits: David Hockney, 1971/Tate Britain, 2017

C'est un monument national. Un héros (ou un héraut) culturel. Un symbole britannique d'ouverture. David Hockney, que la reine n'a curieusement jamais anobli, se retrouve depuis quelques semaines à la Tate Gallery. Côté Britain, bien entendu. On sait que lors du partage des compétences en 2000, l'art anglais est resté dans l'ancien bâtiment de Millbank. La Tate Modern couvre le reste du monde, pour ce qui est de la création depuis 1900, les œuvres antérieures ayant été reversées à la National Gallery. A chacun son dicastère, même si la peinture britannique d'avant 1900 reste partagée entre la National Gallery et la Tate Britain. Il fallait bien que nos amis d'outre Manche fassent une exception quelque part.

Qui dit David Hockney suppose la foule. Elle se retrouve bien au rendez-vous, mais nous sommes ici chez des gens organisés, pour ne pas dire civilisés. Rien à voir avec la foire d'empoigne autour de Vermeer au Louvre. Valable à une certaine heure, achetable tant sur le Net que sur place, le billet donne effectivement accès à ce moment-là. Il y a du monde dans les salles, bien sûr. A Londres, les visiteurs entrent tant qu'il y subsiste encore quelques millimètres carrés de libre. Mais tout se passe dans l'harmonie. «Oh, sorry!». «I'm awfully sorry». «I'm so, so sorry». Plus on monte dans l'échelle sociale, plus les gens ont tendance à en remettre dans le genre. Mais avouez que cela met tout de même de l'huile dans les rouages!

Quatre-vingts ans en juillet

David Hockney fêtera ses 80 ans le 9 juillet. Autant dire que l'actuelle rétrospective tient du gâteau d'anniversaire. Toute la carrière de l'artiste défile dans les salles du rez-de-chaussée, en commençant par ses productions presque estudiantines du début des années 1960. Admis au Royal College of Arts, ce quatrième enfant (sur cinq) d'une famille modeste s'est en effet signalé au public dès 1961. On ne peut pourtant pas dire qu'il ait dégagé une forte personnalité. Le débutant se trouve alors sous une multitude d'influences dans un pays en train d'exploser. L'Angleterre traditionnelle se voit mise à mal par des «jeunes gens en colère», que ce soit dans les beaux-art, la littérature, le théâtre ou le cinéma. Pour l'instant, Hockney passe de l'abstraction au graffiti, parfois très explicite. On ne parle pas encore de «gays». David est simplement homosexuel dans un pays où la chose restera pénalement interdite jusqu'en 1967 (1). Le tout sans se brouiller avec maman, qui posera plus tard souvent pour lui, ni avec papa, ancien objecteur de conscience.

La visite à Los Angeles en 1964 constitue une révélation. La Californie deviendra son pays d'adoption. Le septuagénaire est d'ailleurs retourné y vivre en 2013. Il y peint des paysages. Des portraits. Ceux-ci représentent parfois deux personnages ensemble. Il y a quelque chose de solaire dans cette nature paradisiaque, pour autant que le Jardin d'Eden ait comporté autant de piscines à la couleur agressivement bleue. Ces grandes œuvres tout en aplats, sans ombres, sur-colorées, se voient vite remarquées des amateurs. Le pop art a remis la figuration à la mode. Dès le début des années 70, Hockney est un homme célèbre. Paul Hazan lui dédie en 1973 un long-métrage de semi-fiction, «A Bigger Splash», couronné à Locarno. Les collectionneurs s'arrachent également ses dessins, très travaillés, pour lesquels il utilise parfois une «camera lucida», ou chambre optique.

De la vidéo à l'Ipad 

Hockey va par la suite beaucoup expérimenté, comme le prouve en ce moment la Tate Britain, musée avec lequel le peintre se veut d'ailleurs depuis longtemps lié. Il y a le Polaroid. La vidéo. Plus récemment d'Ipad, sur lequel il aime aujourd'hui à dessiner. C'est devenu son carnet de notations électronique. La photo et la caméra lui servent surtout à fragmenter l'espace. L'artiste calcule ses raccords, plus ou moins justes. Il opère ensuite les juxtapositions. Cette technique mosaïquée a même fini par gagner sa peinture, aux tons toujours plus vifs et acidulés. Hockney construit de la sorte ainsi d'énormes polyptyques, dont les éléments possèdent tous la même taille. Se paysages sont comme traversés, et en partie masqués, par une grille. Plus qu'un retable religieux, il font penser, avec leurs rectangles bien alignés, à des plaques de chocolat. 

Vues du Yorkshire, avec le passage des quatre saisons. Images de Californie, ou les mois s'écoulent sans grands changements climatiques. La dernière partie de l’accrochage laisse une place congrue à l'être humain. Elle exalte l'amour, au fait très britannique, de la campagne. Une campagne en réalité reconstituée. Pour Hockey, le grand lieu de construction, et de travail, reste son atelier. Il se situe ainsi dans la lignée des classiques de la peinture. Cette position ne semble pas le déranger. En Grande-Bretagne, le fossé entre tradition et avant-garde est toujours resté plus perméable qu'ailleurs. Si perméable même qu'on se demande s'il existe vraiment. Il suffit pour s'en persuader de regarder son public de la Tate Britain. Il apparaît étrangement mêlé, signe ici parfaitement rassurant. Tout le monde repart avec sa vision d'Hockney personnelle et tout le monde est content. 

(1) Je signale à ce sujet que la seconde exposition de la Tate Gallery, «Queer British Art», fait le point jusqu'au 1er octobre sur l'homosexualité clandestine dans l'art anglais de 1861 à 1967. J'y reviendrai.

Pratique

«Hockney», Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu'au 29 mai. Tél. 004420 78 87 88 888, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10 à 18h. Jusqu'à 22h les vendredis et samedis, ainsi que certains dimanches.

Photo: (David Hockney/Tate Britain/Art Gallery of New South Wales/Jenni Carter): Le tableau avec piscine qui fait l'affiche. C'est "Portrait of an Artist/Pool with two Figures" de 1972.

Prochaine chronique le samedi 22 avril. Le Musée des arts décoratifs de Paris montre Pierre Gouthière, le roi du bronze doré sous Louis XVI. Virtuosissime!

 

 

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