Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Royal Academy montre (enfin) tout Jasper Johns

Crédits: Don Badrik, 1958/Royal Academy, Londres 2017

Je pense que vous l'avez remarqué. Quand un musée montre de «grands peintres américains» modernes ou contemporains (je ne sais plus trop où se situe la frontière), ce sont toujours les mêmes. Les rétrospectives Andy Warhol finissent par me donner des boutons, tellement il y en a. Mark Rothko a déjà beaucoup servi. Roy Lichtenstein semble s'être démultiplié, ce qui peut sembler normal vu le style de sa production. Jean-Michel Basquiat m'est devenu insupportable. Déjà que je ne l'aimais pas au départ. Question de goût et de génération sans doute. 

Et les autres? Où sont les autres? Je veux bien qu'ils figurent à l'occasion dans les chariots de hors-d’œuvre du genre de ceux que présente la Fondation Vuitton. Je rappelle que cette dernière fait en ce moment un carton à Paris avec une sélection du MoMA. Mais autrement? A quand remonte en Europe le dernier vrai, grand Morris Louis? L'ultime Kenneth Noland? Le Clifford Still? Le Barnett Newman? J'aurais de la peine à répondre. Je ne puis donc que vous conseiller d'emprunter l'Eurostar (ou Easyjet si vous préférez) afin d'aller à la Royal Academy de Londres (1). Celle-ci présente sur la plus grande surface de son étage noble un Jasper Johns d'anthologie. L'exposition se voit sous-titrée «Something Resembling Truth». Il y a là l'essentiel de la production de ce Géorgien de 87 ans, célèbre depuis maintenant un demi siècle.

Drapeaux, chiffres et cibles 

Vous connaissez sans doute les images récurrentes de Johns. Il y a d'abord eu les drapeaux américains, au sens ambigu. Il s'agissait en apparence d'une simple reproduction du symbole national, mais peint peint à l'encaustique, ce qui amenait à quelques distorsions. Il y a eu ensuite (mais Johns a refait des drapeaux dans les années 1980) les chiffres. Un seul couvrait toute la toile. Johns en a longtemps joué avant de passer aux cartes ou aux cibles. Il serait passionnant de faire une fois l'histoire de la cible dans l'art moderne. On irait ainsi de Kenneth Noland à Olivier Mosset. Est ensuite venue une période abstraite, marquée par la hachure colorée. La figuration est revenue après, un peu en catimini, avec des citations d’œuvres célèbres. Elle s'est faite plus prégnante avec l'un des sommets de la production de Johns, reconstitué pour Londres. Il s'agit de ses quatre saisons des années 1980, appartenant aujourd'hui à quatre propriétaires différents. La rétrospective se termine avec le présent. L'Américain n'a pas encore tout dit. Le prouvent des pièces comme «Five Poscards» ou «Regrets», tous deux de 2013. 

Si les hommages de ce type demeurent rares pour Johns, il y a de bonnes raisons à cela. D'abord, sa production n'offre rien de torrentiel. Il existe par conséquent peu de gros noyaux, l'un d'eux se trouvant au Kunstmuseum de Bâle, très lié avec l'artiste comme il l'a été avec Barnett Newman. Un Johns vaut ensuite très, très cher. Une salle montre ainsi l'un de ses chefs-d’œuvre patenté, le grand et hyper coloré «False Start» de 1959. Cette toile célèbre a été vendue 17 millions de dollars en novembre 1988. Cela peut sembler modeste aujourd'hui. Mais il faut se dire que le record absolu restait alors 53,9 millions pour un Van Gogh... qui n'a jamais été payé. Enfin, Jasper Johns garde pour lui-même le plus de pièces possible: peintures, gravures ou sculptures. Il semble donc difficile de monter une rétrospective non seulement sans sa bénédiction, mais sans ses prêts personnels. Et il y en a énormément à Londres.

Mise en scène toute simple 

La présentation se veut à la fois chronologique et thématique. Les drapeaux, les cartes ou les chiffres se voient ainsi regroupés, même si l'artiste en a donné de redites très postérieures. La mise en scène reste simple. Les toiles et les estampes aux murs. Les bronzes, qui consistent la plupart du temps en tirages d'objets extraits de la vie quotidienne, sous verre dans des vitrines au milieu des salles. Les explications données demeurent accessibles. Il s'agit davantage de raconter que d'expliquer. Elles disent les débuts, les rapports avec un galeriste comme Leo Castelli, les changements d'inspiration. Rien de trop personnel, même si la photo géante à l'entrée d'un Jasper tout souriant peut donner une illusion d'intimité. Aucune allusion, par exemple, à sa liaison avec Robert Rauschenberg, qui participe pourtant de l'histoire de l'art. 

Peu importe! L'ensemble, qui bénéficie des beaux espaces victoriens de la Royal Academy, impressionne le public, inévitablement moins nombreux que pour Warhol et pour Basquiat. Celui-ci retrouve les icônes qui ont marqué les années 50 et 60, quand Alfred Barr, directeur du MoMA achetait deux Johns pour l'institution le soir de son premier vernissage. Il découvre d'autre travaux, moins médiatisés. Il y a ainsi toute la série des toiles ornées de vrais objets tirés du quotidien, comme celle avec le balai faisant l'affiche. Rauschenberg n'est pas loin. Le pop art non plus. Mais Johns a eu la sagesse de ne pas faire de ce dernier une marque de fabrique habilement commercialisée. 

(1) Il s'agit de la première vraie exposition Jasper Johns en Angleterre depuis quarante ans. L'institution a été choisie de préférence à la Tate Modern parce que Johns est académicien royal d'honneur.

Pratique 

«Jasper Johns, Something Resembling Truth», Royal Academy, Burlington House, Piccadilly, Londres, jusqu'au 10 décembre. Tél. 0044 020 73 00 80 90, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (Don Bodrik/Royal Academy, Londres 2017). Jasper Johns en 1958 avec ses drapeaux.

Prochaine chronique le mardi 31 octobre. Paul Klee à Bâle et l'influence de Paul Klee à Berne.

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