Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La Queen's Gallery fait le "Portrait de l'artiste" à Buckingham

Crédits: Queen's Gallery

Dans l’Antiquité, les artistes pouvaient devenir des stars. Si nous n'avons plus trace physique de peintres comme Apelle ou Xeuxis, il suffit pour s'en persuader de voir le nombre de copies romaines subsistant d'originaux disparus de statues de Phidias ou de Praxitèle. Après l'éclipse (mais pas totale) du Moyen Age, la Renaissance a marqué une extraordinaire reconnaissance des talents les plus éminents. Il y avait là de quoi inventer un nouveau genre, le portrait d'artiste. Un portrait, de plus, assuré d'une certaine diffusion, notamment par la gravure. 

La nouvelle exposition de la Queen's Gallery londonienne, située dans un petit bâtiment à gauche de Buckingham, peut ainsi s'intituler «Portrait of the Artist». Riche de quelque 300 œuvres (ce qui fait beaucoup), elle diversifie à l'extrême le sujet. Il y a bien sûr là des autoportraits. Mais pas seulement. Des artistes se sont peints les uns les autres. Ce fut même longtemps un exercice académique. Il y a aussi eu des galeries rétrospectives montrant les créateurs célèbres du temps jadis. Il existe en plus l'image générique de l'artiste, tel que le public se l'imagine. On a longtemps vu en France le «rapin», autrement dit le peintre, avec un béret et une grosse cravate Lavallière. L'artiste devait se distinguer jusque dans son habillement du commun des mortels. Une attitude qui n'existait pas avant le romantisme. Avant, le but résidait au contraire à bien d'intégrer au haut de la société. Pensez à Rubens! Songez à Velázquez!

Deux prodigieux Rubens

Il n'y a pas de Velázquez sur les murs de la Queen's Gallery, la reine ne possédant par ailleurs aucune œuvre du peintre espagnol, richement représenté en revanche à la National Gallery ou à Aspley House. Des Rubens, il s'en trouve en revanche deux, et de premier ordre. Le premier est son célèbre autoportrait, en gentleman comblé, offert à Charles Ier vers 1620. Rien ne vient rappeler un métier qui reste en plus manuel. Le second est l'effigie qu'il a brossée de son élève et collaborateur Antoon van Dyck. Un morceau étonnant de vie. Il faut dire que l'analyse scientifique a démontré qu'il avait été exécuté en une seule séance de pose.

Autrement, il y a du du beau monde, du dernier autoportrait de Sir Josuah Reynolds à celui où Artemisia Gentileschi s'est audacieusement représentée en allégorie de la peinture. Joos van Cleve a fait coup double dans les Flandres des débuts du XVIe siècle en donnant son portrait et celui de son épouse. Rembrandt, qui s'est beaucoup observé, se retrouve là avec sa figure des bons jours, avant les difficultés financières. Il en va de même pour Rosalba Carriera, superstar vénitienne du pastel, qui devait perdre la vue peu après l'exécution de cette auto-analyse de vieillesse. Certaines images semblent presque officielles, comme l'autoportrait (par ailleurs magnifique) de Daniel Mytens, le peintre de cour de Jacques Ier et de Charles Ier. D'autres très informelles. Le graveur Bortoluzzi a dessiné son ami le peintre Cipriani en train de dormir dans un fauteuil...

Mise en abyme 

Bien d'autres œuvres seraient à citer pour leur typologie. Il y a la figure tutélaire de saint Luc, qui aurait peint la Vierge selon des évangiles apocryphes. Le sujet est ici représenté par un Eduard Jakob von Steile acquis par la reine Victoria (une collectionneuse boulimique). C'est d'ailleurs elle qui a tout de suite voulu «Les Florentins transportant en procession la Madone de Cimabue», qui marquait les débuts officiels de Frederic Leighton, alors âgé de 25 ans. Cette énorme toile pend en temps normal à la National Gallery dans un escalier. Elle fait ici face à une reconstitution de «La Calomnie» d'Apelle, décrit par les auteurs antiques, de Federico Zuccaro. L'artiste, au caractère tranché et difficile, se sentait souvent persécuté à la fin du XVIe siècle. Il y figure donc à la place du calomnié.

La valeur des œuvres compte cependant moins que le message apporté. C'est une vraie exposition. D'où l'importance donné à la gravure. Le sommet de «Portrait of the Artist» serait du coup l'autoportrait en manière noire de l'inconnu John Smith (il faut dire que le nom doit être extrêmement répandu...) exécuté vers 1720. Cette estampe montre l'artiste d'après son portrait par Sir Godfrey Kneller tenant l'autoportrait de Kneller qu'il avait par la suite tracé au burin. Difficile de faire mieux dans le genre mise en abîme. Il y a aussi d'étranges modesties. Claude Lorrain, dont on ne connaît aucun autoportrait, est-il bien le peintre en train de réaliser le paysage que nous avons par ailleurs sous les yeux? Pour Le Bernin, en revanche, pas de doute. Le dessin intime dû à son crayon le représente bien très âgé.

Cadeaux aux souverains 

L'exposition dans un tel lieu pose aussi les questions des rapports entre l'artiste célèbre et le pouvoir. Il y a l'autoportrait de Freud (gravure) et celui de Hockney (dessin sur iPad) donnés à Elizabeth II. Mais aussi un autoportrait brodé en soies donné à la reine Charlotte vers 1790 par Mary Knowles. La souveraine et elle étaient liées. L'étonnant autoportrait regardé par ses deux chiens de Sir Edward Landseer, le célèbre animalier, est un cadeau de l'auteur au futur Edward VII, le fils de sa grande cliente Victoria. Le buste en chimère de Sarah Bernhardt, modelé par elle-même (on oublie trop qu'elle fut l'un des grands sculpteurs français de la fin du XIXe) a aussi été offert à Edward VII, que l'actrice devait un peu considérer comme son égal. 

Les expositions de la Queen's Gallery contiennent toujours quelques clins d’œil. Les visiteurs découvrent ainsi une petite toile du Prince Philip (le mari d'Elizabeth II, donc) montrant un artiste en train de peindre sur le yacht royal et une photo assez étonnante, prise par David Dawson. On y voit Lucian Freud exécutant dans une cave, à la lumière artificielle, son portrait (devenu célèbre) de la reine. Elle est bien là, sa couronne sur la tête. Il a obtenu trente séances de pose, alors que son modèle lui en avait promis huit. Le temps de parler. De quoi, on n'ose pas dire. Freud a cependant déclaré avoir trouvé Elizabeth, «intéressante, très surprenante et étonnamment ouverte d'esprit».

Pratique

«Portrait of the Artist», Queen's Gallery, Buckingham Palace, Londres, jusqu'au 17 avril. Tél. 0044 303 123 73 01, site www.royalcollection.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h30.

Photo (Queen's Gallery): L'autoportrait offert par Rubens à Charles Ier. C'était un cadeau d'excuse. Le roi avait précédemment reçu une copie d'atelier de sa "Chasse aux lions" au lieu de l'original.

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."