Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/L'art de la Révolution russe à la Royal Academy, 1917-1932

Crédits: Royal Academy, Londres

Cent ans déjà... Théoriquement, la Révolution russe aurait dû faire l'objet de toutes les attentions. Principalement sur place. Or rien ne semble bouger dans l'ex-URSS. Et pour cause! Dans un pays corseté par la politique, il aurait fallu que Vladimir Poutine donne un signe clair. Comment traiter le sujet, alors que son autocratie augmente en même temps que le pouvoir retrouvé d'une l'Eglise orthodoxe ne brillant pas par sa liberté de pensée? Et d'abord, par où commencer? Des révolutions, il y en a en effet eu deux, celle de février 1917 et celle d'octobre 1917. Quelle place faire à la première, menée par le prince Guergui Lvov, puis par Alexandre Kerenski, qui firent tomber le tsar sans mettre pour autant fin à la guerre? 

La Royal Academy de Londres, qui propose depuis le 11 février «Revolution, Russian Art 1917-1932», ne connaît pas les même problèmes. Elle part du coup d'Etat de Lénine et des bolchéviks en octobre pour mener jusqu'au triomphe sans partage de Staline. La date de clôture peut surprendre. 1932 a cependant constitué une date importante sur le plan des libertés créatrices. C'est le moment où disparaît la diversité des styles. En novembre de cette année, une grande exposition à Leningrad (ex-Saint-Pétersbourg et ex-Pétrograd), consacrée à l'art des quinze premières années de régime communiste, donnait une dernière fois des murs à un homme comme Kazimir Malévitch. Il n'y aura dès 1933 de place que pour un «réalisme socialiste», tout sauf réaliste. Disons pour faire bref que l'URSS ne mettait à l'image d'Epinal obligatoire, comme le fera plus tard la Chine de Mao.

Icônes révolutionnaires 

La Révolution n'était pas un début sur le plan pictural. Tout avait germé au début du XXe siècle avec des avant-gardes locales influencées tant par le cubisme français que le futurisme italien. Les mouvements s'enchaînaient à une vitesse folle, avec des acteurs hostiles au très autoritaire régime de Nicolas II. Les femmes y tenaient déjà un rôle important. Il suffit de citer Alexandra Exter, Natalia Gontcharova ou Lioubov Popova. La guerre de 1914 va ramener des têtes d'affiche au pays natal. C'est le retour de Wassily Kandinsly ou de Marc Chagall. Le bouillonnement apparaît incroyable pendant la guerre, qui saigne pourtant à blanc un pays encore peu industrialisé. Les ouvriers soutenus par Lénine restent infiniment moins nombreux que les paysans. Au départ, les bolchéviks étaient 350 000 à peine sur une population de 140 millions. 

Les commissaires Natalia Murray, John Milner et Ann Dumas ont choisi de commencer par le contexte politique. Repeinte en rouge vif, la première salle de la Royal Academy se penche sur les meneurs, Lénine, puis Staline. Leurs portraits deviendront les nouvelles icônes, le premier se voyant momifié comme un pharaon après sa mort en 1924. Notons déjà un premier retrait. Le tableau de Kuzma Petrov-Vodkin montrant son cadavre sera interdit d'exposition. Plus tard, celui d'un Staline intime revu par l'art contemporain ne sera même pas montré au modèle, par peur de représailles. La seule «vérité» acceptable des années 30 à 80 devient le «Lénine à Smolny» d'Isaak Brodsky. Une vaste toile d'un académisme paradoxalement très bourgeois.

Un ver entré tôt dans le fruit 

En une certaine manière, le Georgien Joseph Staline et l'Autrichien Adolf Hitler se ressemblent en effet dans leurs esthétiques. Sous prétexte de rester compréhensible aux masses, les artistes doivent faire le grand bond en arrière. Censure lente cependant en URSS, qui aura accepté, toujours plus mal il est vrai, des dissidences pendant une quinzaine d'années. Pour le trio de commissaires, le ver entre tôt dans le fruit. Il est normalement admis, afin de ne pas heurter des intellectuels occidentaux restant souvent d'anciens communistes, qu'un méchant Staline a succédé à un gentil Lénine. Or, non seulement les faits politique ne le corroborent pas, mais des réticences aux audaces modernistes se révèlent d'emblée. Ce n'est pas pour rien qu'Ivan Puni, Wassili Kandinsky ou Marc Chagall prennent le chemin de l'exil dès 1921-1922. 

La NEP, ou Nouvelle Politique Economique, née de la désorganisation et de la famine, a permis ensuite une accalmie. La Royal Academy peut ainsi monter des œuvres remarquables de Pavel Filonov, Aristarkh Lentulov ou de ces parfaits inconnus (pour moi, en tout cas) qu'étaient jusqu'ici Alexander Tyshler ou Mikhail Matiouchine. Les salles font aussi la part belle à la photo ou au cinéma. Ce sont des arts prisés par le régime. La rotonde se devait d'abriter le Letatlin, un avion de Vladimir Tatlin en bois et en toile faisant irrésistiblement penser à Léonard de Vinci. Un collectionneur privé, le milliardaire Petr Aven (par aileurs sponsor de l'exposition actuelle), a enfin fourni une impressionnante série de porcelaine à sujets révolutionnaires un peu kitsch.

Deux artistes montés en épingle 

Deux peintres se voient montés en épingle. C'est Kuzma Petrov-Vodkin, déjà cité. Il a droit à presque une chambre, ce qui semble beaucoup pour un talent finalement assez modeste. Alexander Deineka semble plus étonnant, avec ses corps de sportifs et de sportives stylisés par une sorte d'Art Déco. Ce n'est pas un inconnu pour les Occidentaux. Une de ses meilleures toiles figure à la Ca' Pesaro de Venise depuis une Biennale du début des années 30. L'exposition «Masculin masculin» d'Orsay avait détourné son «Après la bataille» de 1942 en scène homosexuelle, ce qui n'est pas si faux que ça à tout prendre. Deineka saura en effet très bien se recycler après 1932, dans le genre sérieux. Mais bien des tableaux permettent plusieurs lectures. 

C'est peut-être ce que se sont dit les prêteurs. Toutes les toiles sortent en effet des musées russes, de la Galerie Tretiakov de Moscou aux réserves de ceux de Saint-Pétersbourg. Il y a donc eu accord, au moins de principe, avec les instances gouvernementales. Elles devinaient pourtant que le regard serait critique. Féroce. Mais poli. De grands hôtels russes ont pas ailleurs aussi apporté leur soutien financier. Nous vivons dans un bien étrange monde...

Pratique 

«Revolution, Russian Art 1917-1932, Royal Academy, Burlington House, Piccadilly, Londres, jusqu'au 17 avril. Tél. 004420 73 00 80 90, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (Royal Academy, Londres): Le célèbre "Lénine à Smolny" d'Isaak Brodsky.

Prochaine chronique le lundi 20 février. La France veut reconstruire la fèche de la basilique Saint-Denis, démontée dans les années 1840. Polémiques.

 

 

 

 

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