Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Impressionnistes australiens à la National Gallery. Il faut avoir vu

Crédits: National Gallery, Londres

On n'a jamais autant peint sans doute qu'à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. C'est aussi le moment où se crée un art international. La circulation des idées, des oeuvres, des artistes et des photos suscite de rapides émulations. Dans le domaine du paysage ou du portrait, il en résulte une sorte d'uniformisation. Déjà! Certains styles se retrouvent identiques en Europe, de la Russie à l'Espagne. 

Et ailleurs? On connaît depuis longtemps l'impact des avant-gardes, avant tout françaises, sur la peinture américaine. Premier contact physique précoce. Paul Durand-Ruel, le grand marchand des impressionnistes, organise une exposition à Boston (la ville chic des Etats-Unis d'alors) dès 1883. Il récidive à New York en 1886, ouvrant là-bas une filiale qui restera en place pendant des générations. Pas étonnant dans ces conditions, vu l'impact artistique et l'intérêt des clients du Nouveau Monde, pour que des Américains viennent à leur tour en France. Il y en aura une véritable pépinière à Giverny, autour de Claude Monet.

Une petite exposition 

Et ailleurs dans le monde anglophone? Une réponse se voit donnée depuis deux mois à la National Gallery de Londres, qui propose jusqu'à la fin mars ses «Australia's Impressionists». Il ne s'agit pas d'une grande exposition. Une quarantaine d'oeuvres à peine, parfois de petite taille (elles sont alors réalisées sur des couvercles de boîtes de cigares). La manifestation se déroule au rez-de-chaussée, dans les Sunley Rooms, et non au sous-sol où se mitonne en se moment le «block buster» opposant Michel-Ange et son disciple Sebastiano del Piombo. Notons que ce lieu plutôt exigu a été rendu payant pour l'occasion. Jusque là, les «petits» accrochages qui y étaient organisés restaient gratuits. Mais les temps sont financièrement durs pour le musée. Ceux qui ont vu au cinéma le documentaire «National Gallery» de Frederick Wiseman (2014) auront pu s'en rendre compte. 

Qui sont ces impressionnistes australiens? Il y en a quatre. Ou plutôt trois plus un. Les premiers pratiquent une agréable peinture en plein air, claire et reflétant la vie autant sur place qu'en Europe, où ils ont longtemps vécu. Il y a là Tom Robert (1856-1931), Arthur Streeton (1867-1943), et Charles Conder (1868-1909). Comme les dates l'indiquent, le trio est d'une bonne génération plus jeune que Renoir, Degas ou Monet, voire que Gauguin et Cézanne. Ils se forment un peu sur place, dans ce qui reste un conglomérat de six colonies anglaises indépendantes jusqu'en 1901. Mais il leur faut un complément d'expériences ne pouvant s'acquérir qu'ailleurs. Leur situation est en fait la même que celle de Nordiques comme Edvard Munch ou Frits Thaulow.

Voyages intercontinentaux 

Ces débutants vont donc beaucoup voyager, en un temps où l'Australie reste vraiment le bout du monde. Avec la tentation de s'établir ailleurs, bien sûr. Les rapports de Roberts, de Streeton et de Conder avec le pays natal ou d'adoption (1) seront du coup tumultueuses, chaotiques et contradictoires. Il leur faut en plus vivre de leur art. Il y aura bien quelques achats de soutien pratiqués à l'époque par de très jeunes musées australiens. Mais, si le public lit attentivement les étiquettes, il y découvre que la plupart des achats par les institutions de Sydney ou de Melbourne sont récents. Très récents, même. Le dernier en date semble celui de la National Gallery de Camberra en 2016. Il faut préserver ce qui est devenu le patrimoine. Un patrimoine évoquant parfois ici une certaine peinture romande des années 1890 à 1910, dont on fait chez nous peu de cas. 

Je ne vous ai pas parlé jusqu'ici de John Peter Russell. C'est l'indépendant du quatuor, qui entretenait par ailleurs des relations plutôt cordiales. Russell est le seul tenant d'un impressionnisme que l'on pourrait qualifier d'orthodoxe. Etabli en France, il ne se voit que depuis peu reconnu par l'Australie, où il est pourtant décédé. Lui voit les choses de l'intérieur. L'impressionnisme ne se caractérise pas seulement par certains sujets tirés de quotidien. C'est une autre manière d'aborder la peinture et la couleur. La National Gallery regroupe ses oeuvres à part. Elles feraient tache au milieu des autres. Il y a ici une palette audacieuse, une épaisseur de la matière, une audace des cadrages. S'il évoque Monet comme les autres, ce serait le Monet des dernières périodes, celles allant des «Cathédrales de Rouen» aux «Nymphéas».

Vers un achat? 

La presse et le public britanniques font fête à cette jolie petite exposition, où l'on ne demande pas aux visiteurs de se casser la tête. Gageons que la National Gallery se sentira obligée, un de ces jours, de s'offrir pour une fortune un Russell ou un Stretton pendant qu'il y en a encore sur le marché. On connaît son goût actuel de l'internationalisation, qui lui a fit acheter un Axen Gallen Kallela finlandais, un Calame genevois ou, en 2014, un George Bellows américain de 1912 (que je trouve personnellement assez moche) pour le prix modique de 25,5 millions de dollars. 

Je terminerai cet article par une interrogation. Après les impressionnistes américains, les impressionnistes australiens, y aura-t-il des impressionnistes néo-zélandais? Après tout, pourquoi pas... 

(1) Conder et Roberts sont cependant nés en Angleterre.

Pratique

«Australia's Impressionists», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 26 mars. Tél. 004420 7 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

Photo (National Gallery): "La plage à menton" par Charles Conder, 1888.

Prochaine chronique le vendredi 3 mars. Petit tour à Lausanne. Mudac et Musée cantonal des beaux-arts.

 

 

 

 

 

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