Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Londres refuse de laissser sortir du pays deux tableaux. Le pourquoi du comment

Comme la France, la Grande-Bretagne dispose de droits de rétention. Ils sont moins étendus et peu étatiques. Un privé national peut se substituer à un privé étranger.

Le Gainsborough, peint en 1773.

Crédits: Sotheby's, Londres 2019.

Je vous ai récemment raconté que la France retenait le minuscule panneau des années 1280donné à Cimabue. «Trésor national». Le Louvre ou un autre musée (ce dernier cas semblant peu vraisemblable) pourra donc s’en porter acquéreur à un prix que l’on imagine équivalent, ou supérieur, aux quelque 26 millions d’euros récemment obtenus en vente publique à Senlis. Il a pour cela trente mois. Après,évidemment, la sortie du pays deviendrait possible. J’ai vu à ma grande surprise que cette nouvelle intéressait les foules. Le très gros chiffre peut-être. L’article a été un moment été le plus lu sur le site du quotidien «Le Monde».

S’il est quasi impossible de sortir une œuvre ancienne légalement d’Espagne et d’Italie, vu les arcanes et la lenteur administrative, l’Angleterre pratique aussi la rétention. Rarement. Il faut dire que les règles se révèlent moins floues qu’à Paris, où tout demeure souvent le fait du prince. Les critères se sont vus fixés dès 1952. L’œuvre doit entretenir un lien avec l’histoire nationale (ce qui ne serait pas le cas du Cimabue). Elle doit apparaître esthétiquement exceptionnelle. Il lui faut enfin une valeur fondamentale en matière d’art, de culture et d’éducation. Je vous reprends là les arguments d’un article paru aujourd’hui en ligne sur le site du«Figaro», développant un tweet de l'historien de l'art Moana Weil-Curiel.

Johann Liss, un cas douteux

Il y a quelque ssemaines, Londres avait retenu «La tentation de Marie-Madeleine» de Johann Liss, vendu cet automne 5 665 200 livres aux enchères. Une composition baroque admirable, certes, mais ne répondant pas au premier critère. Le fait d’avoir été 250 ans dans des collections privées anglaises (et encore s’agit-il là d’une suite de suppositions) forme-t-il vraiment «un lien avec l’histoire nationale»? L’argument extra-juridique voulant que les œuvres de cet Allemand installé à Venise soient rarissimes en raison de sa disparition précoce à 36 ans ne tient pas. Mort à 37 ans, Raphaël que l’on va fêter en 2020, a énormément produit. En plus, la National Gallery (NG) conserve déjà deux des plus grands chefs-d’œuvre de Liss, sa «Judith» et sa «Chute de Phaéton». On peut donc considérer qu’il y a là abus.

De l'argent à trouver rapidement

Il n’en va pas de même pour «Going To Market», un grand paysage animé réalisé par Thomas Gainsborough en 1773. Archi-célèbre, souvent exposée, cette magnifique toile qui vient de se vendre chez Sotheby’s pour 8 195 000 livres répond à toutes les conditions. La ministre des arts Helen Whately apparaît ici dans son plein droit. L’œuvre pourra donc être rachetée pendant quelques mois (mais pas trente comme en France!) par une institution ou un privé britannique. Nous sommes en effet dans un pays où le poids de l’État se veut moins éléphantesque qu’en France.

"La découverte de Moïse" de Gentileschi. Photo DR.

Cela dit, il faudr atrouver l’argent. Dans un cas sur deux, l’affaire finit en eau de boudin, aucune instance et aucun collectionneur anglais ne voulant(ou ne pouvant) débourser la somme. Pour ce qui est de la NationalGallery, les choses s’engagent mal, même s’il existe de riches mécènes outre Manche. La NG vient de finaliser son achat de «La découverte de Moïse» d’Orazio Gentileschi pour 22 millions de livres. Le musée, qui prévoit en 2020 une exposition dédiée à sa célèbre fille Artemisia, avait réuni les fonds. Il manquait 2 millions de livres, d’où un appel au public. Mais c’est là une règle implicite du jeu, même s’il s’agit d’une petite tricherie. A Londres comme au Louvre, les petits donateurs se voient sollicités pour le 10 pourcent, voire le 5 pour-cent du prix.L’opération ne doit jamais se solder par un échec.

Histoire royale

Pour le «Moïse»,les conditions de blocage se révélaient plus que parfaites. Gentileschi a vécu quinze ans à Londres, où il est mort en 1639. La NG ne possédait de lui aucune peinture. Celle-ci a été réalisée à la demande du roi Charles Ier. Il s’agissait d’un cadeau à son épouse, la reine Henriette-Marie. Celle-ci venait d’accoucher d’un fils qui deviendra bien plus tard Charles II. Vendue sou sCromwell, la vaste toile a en prime orné pendant plus de deux siècle la galerie de Howard Castle, où je l’ai encore vue à la fin des années 1980. Sa réplique autographe (plus habillée) se trouve au Prado. Un cadeau de Charles Ier à Philippe IV d’Espagne, dont l’épouse venait aussi d’accoucher. Qui dit mieux?

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