Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Logique! Pordenone montre Le Pordenone, un grand peintre de la Renaissance

Mort en 1539, ce rival du Titien fut tenu à l'écart de Venise par ce dernier. Il a couvert de fresques Crémone ou Piacenza. Antonio de Sacchis est de retour dans sa ville natale.

Un retable de jeunesse avec les saints Roch et Sébastien. Si le premier montre sa jambe comme une starlette hollywoodienne, c'est pour montrer le bubon de la peste.

Crédits: DR

Beaucoup de peintres italiens demeurent connus sous le nom de leur ville d’origine. C’est bien sûr le cas de Michelangelo Merisi. Il venait de Caravaggio, bien qu’il soit en réalité né à Milan en 1571. D’où son surnom de Caravage. Notez que le petite cité lombarde avait déjà servi trois générations plus tôt. Polidoro da Caravaggio, dont le renom fut immense dans le domaine de la façade de palais peinte (1), avait cependant vu le jour, lui, dans cette bourgade proche de Bergame en1499.

Tout cela pour vous dire que Pordenone, à qui sa ville natale du Frioul rend aujourd’hui hommage, se nommait en fait Giovanni Antonio de Sacchis, même si l’historien de l’art Giorgio Vasari, l'appelle en 1550 Giovanni Antonio Licinio. L’homme vient au monde dans les environs immédiats de Pordenone en 1483-1484. C’est donc un contemporain de Giorgione, qui l’a inspiré, et du Titien, avec lequel il se va se colleter toute son existence. Des sentiments forts, mais le monsieur passe pour violent. Il est blessé à la main lors d'une rixe avec l'un de ses frères. Quand il disparaît en 1539 à Ferrare, où le duc Hercule II d’Este l’a fait appeler pour créer des cartons de tapisserie destinés à sa manufacture, le bruit court ainsi que son glorieux rival l’a fait empoisonner. La Renaissance italienne fourmille de rumeurs de ce genre. La mère d’Hercule II est du reste une certaine Lucrèce Borgia... Il ne faut cependant pas oublier que toute issue foudroyante, du type AVC, se voit alors attribuée à la malignité humaine. Pordenone est peut-être mort à 55 ans (un bel âge pour l’époque) de sa belle mort.

Une énorme production

En quatre décennies, ou presque, l’homme a énormément produit. L’actuelle rétrospective, qui vient après celle de 1939 (que je n’ai pas vue) et de 1984 (dont je garde un bon souvenir), ne propose bien sûr que des œuvres aisément transportables. Or Pordenone, contrairement au Titien, fut avant tout fresquiste. Membre de la première génération maniériste, formée à Rome ou à Parme, il a ainsi orné de composition audacieuses des coupoles d’église à Piacenza ou à Courmayeur (2), de l’autre côté du tunnel du Mont-Blanc. Il est par ailleurs difficile de le connaître sans avoir vu, au moins une fois, le prodigieux décor, sur des murs plats cette fois, de la cathédrale de Crémone. Il y a là des centaines de mètres carrés de sa main… et sans doute d’une petite équipe d’assistants. L’actuelle manifestation, dirigée par Caterina Furlan et l’inévitable Vittorio Sgarbi (il est partout, celui-là!), prévoit du reste un parcours dans la ville et les environs de Pordenone.

L'un des dessins proposés dans les deux dernières salles. Photo DR.

En dépit du temps, des guerres et des changements du goût, ce qui subsiste du Pordenone apparaît considérable. Il y a même des ajouts depuis l’exposition de 1984, proposée dans l’immense Villa Manin de Passariano (3). Considérées comme perdues, les décorations de l’abside de San Giovanni Crisostomo de Venise ont été retrouvées, un peu abrasées, sous une couche de badigeon. Un morceau de fresque a récemment été dégagé dans une maison près du Duomo de de Pordenone. L’actuelle présentation se concentre sur les débuts, assez laborieux. Beaucoup de des œuvres de cette époque montrent les saints de la peste, Sébastien et Roch. Mais il y a aussi là le «Christ portant sa Croix» du Kunsthistorisches Museum de Vienne ou la grande «Résurrection de Lazare» de Prague. Des œuvres dans un état de conservation parfois médiocre. Une exposition comme celle-ci sert du reste aussi à mettre en avant des retables provenant d’églises périphériques, où ils attendent depuis longtemps une restauration salvatrice. Qui a entendu parler de San Daniele del Friuli ou de Gemona, situé dans la même région?

Mise en regard

L’idée est aussi de mettre Pordenone (considéré à un moment comme le seul concurrent valable d'un Titien finissant par l’écarter de Venise) en regard de ses rivaux. Il y a d’abord les œuvres de ses contemporains, du Parmigianino, avec le célèbre portrait de Galeazzo Sanvitale, à Girolamo da Treviso, Dosso Dossi ou Camillo Boccaccini. Puis, sur les murs colorés des cimaises (un vrai arc en ciel!), viennent les productions de suiveurs du Pordenone, dont l’influence se fait sentir bien au-delà des années1550. Les deux commissaires y rangent des créations de jeunesse du Tintoret et de Bassano. Deux hommes ayant mis du temps à trouver leur voie. Il y a aussi là des pièces données à des gens sombrement inconnus. J’avoue n’avoir jamais entendu parler auparavant de Giovanni Demis ou de Giulio Licinio. Le nom de Pomponio Amalteo (décidément tous ces artistes portent des patronymes tonitruants!) me disait vaguement quelque chose. Eh bien, il y a aux cimaises des productions de cet épigone qui était par ailleurs de gendre de Pordenone, dont il avait épousé la fille Graziosa!

Le décor de l'église des franciscains de Courmayeur. Absent de l'exposition, bien sûr! Mais Courmayeur n'est pas loin de Genève. Photo DR.

Les deux dernières salles d’un parcours promenant le visiteur sur deux étages (un peu trop bas de plafond pour certaines toiles) contiennent les dessins. Une originalité. Les peintres vénitiens, qu'ils soient d’origine locale ou d’adoption, ont peu tenu le crayon et le bâtonnet de sanguine. Ce sont des gens de la couleur seule. Pordenone fait donc exception. On connaît de lui une centaine de feuilles sûres, débris d’un corpus sans doute énorme. Comme il avait collaboré avec Mantoue pour l’exposition Giulio Romano, dont je vous ai parlé, le Louvre a ici travaillé avec Pordenone. La plupart des dessins aux cimaises (une bonne trentaine) viennent donc de Paris. Ils montrent un homme à la main sûre, sachant aussi bien esquisser son sujet que donner une tête travaillée comme une œuvre à part entière. Le voyage à Pordenone vaut presque rien que pour cela. La chose ne signifie pas que le reste soit à négliger. Pordenone n’est pas un créateur provincial. Du reste, en Italie, il n’y a pas vraiment de province.

(1) Ces merveilleux décors, qui ont influencé tous les grands artistes des XVIe et XVIIe siècles ont aujourd’hui disparu. La faute au temps et à la pluie.
(2) Les grandes et magnifiques détrempes sur toile créées pour Courmayeur figurent en revanche dans l’exposition.
(3) Cette résidence secondaire du dernier doge, déposé en 1798, se consacre depuis 2004 à la promotion de l’art contemporain.

Une fresque de Pordenone dans le Duamo de Pordenone. Tout en un! Photo Office du tourisme, Pordenonne 2019.

Pratique

«Il Rinascimento di Pordenone», Galleria d’Arte Moderna , Parco Galviani (ne vous laissez pas impressionner par le mot «parc», c’est un petit jardin), viale Dante 33, Pordenone, jusqu’au 2 février. Site www.mostrapordenone.it Ouvert du mardi au vendredi de 15h à 19h, les samedis et dimanches de 10h à 19h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."