Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Peindre en Savoie vers la fin du Moyen Age et à Dijon au XVIe siècle

Crédits: Frick Collection, Photo tirée du livre.

Quand vous rencontrez un auteur, il vous amène logiquement son livre, parfois énorme. La dernière fois que j'ai vu Frédéric Elsig, il en avait deux au fond de son sac. Parus chez le même éditeur, tout de même! Soyons juste! Dans un cas, il s'agissait de son œuvre propre en tant que spécialiste de cet art médiéval qu'il enseigne à l'Université de Genève. «La peinture dans le duché de Savoie à la fin du Moyen Age, 1416-1536», c'est son rayon, et pas seulement de bibliothèque. L'autre ouvrage, dont le chercheur a assuré la direction, se révèle en revanche collectif. Il s'agit des actes d'un colloque tenu à Genève en 2016. Vous noterez qu'avec ce professeur les publications ne surviennent pas cinq ou six ans après, comme c'est souvent le cas avec les universitaires. 

La Savoie pour commencer. Il s'agit d'une somme, assez ramassée pour ce qui est du nombre de pages, sur ce qui a pu se produire en matière de peinture (le genre incluant la miniature et parfois la broderie) dans un territoire complexe. La Savoie s'étendait des deux côtés des Alpes. Turin n'avait pas encore supplanté Chambéry, où se trouvait la Sainte Chapelle abritant le non moins Saint Suaire. Le Pays de Vaud et le comté de Genève (mais pas la ville) faisaient partie de ce conglomérat érigé en duché par l'empereur Sigismond en 1416. Il s'agissait auparavant d'un comté. La Savoie a quasi disparu en 1536, sous la double poussée des troupes françaises en bernoises, pour ne réapparaître qu'en 1559, amputée de Vaud. L'ouvrage se termine au moment de cette éclipse, d'autant plus logiquement que la Renaissance avait alors déjà largement fait son apparition sur le versant italien.

Une production réduite à des lambeaux 

S'il subsiste beaucoup de vestiges dans l'Italie actuelle, la production aujourd'hui conservée en Suisse et en France se voit réduite à d'infimes lambeaux. Il y a eu l'iconoclasme protestant, mais aussi les changement de modes, tout aussi fatals. Quand il n'y a pas eu destruction, on a assisté à une dispersion. Frédéric Elsig n'en finit pas de regrouper des œuvres dont un bout est resté sur place alors que les autres se trouvent à Londres, New York voire Auckland. Il a en plus fallu retrouver leurs auteurs. Beaucoup restent anonymes (Maître de ceci ou de cela), mais le désormais bien connu Giacomo Jaquerio, actif à Genève dès 1401, se voit rejoint par Antoine de Lonhy, Hans Witz (un parant de Konrad Witz?), ou Giovanni Martino Spanzotti. Le gothique apparaît très international et les artistes voyagent beaucoup. 

C'est très bien fait, facile à lire même si le lecteur doit engranger bien des noms inconnus et si nous restons souvent bien loin des splendeurs florentines ou flamandes de la même époque. Le même effort de lisibilité marque les contributeurs de «Peindre à Dijon au XVIe siècle». Un volume s'inscrivant dans une série. Le programme «Peindre au XVIe siècle en France» a été initié en 2010, avec le soutien de la Fondation Sandoz. Il y a eu deux colloques généralistes portant sur le cadre fixé. Puis sont venues, à raison d'une par an, des villes vues comme autant de foyers. Dijon a donc succédé à Lyon et à Troyes. Il y aura les 28 et 29 avril prochains. À la Salle B111 des Bastions, les conférences sur Rouen, menés comme les autres avec la collaboration, ô combien efficace, de Carmen Decu-Teodorescu. Rouen passait alors pour la seconde ville de France.

Un territoire presque inconnu

Au XVIe siècle, Dijon n'est plus la capitale des ducs de Bourgogne. Son activité artistique n'a du coup guère intéressé les spécialistes. «La peinture produite à Dijon au XVIe siècle nous est parvenue de manière très lacunaire et, pour la première moitié du siècle, commence à peine à sortir de l'ombre», dit d'emblée l'introduction. Je me souviens d'avoir vu une exposition de premier défrichage au Musée de Dijon en 1990. Il y a donc là un vrai travail, rondement mené par les intervenants. Que le lecteur ne s'attende cependant pas à un texte linéaire. Il y a des coups de projecteurs jetés sur différents points comme «Peindre un miracle: la Sainte Hostie et l'enluminure à Dijon», «Florent Despresches, peintre-verrier, antiquaire et collectionneur au temps de Henri IV», ou «le Maître des prélats bourguignons et l'enluminure de la vallée de la Loire». Cela peut sembler très ardu. Les auteurs ont cependant été poussés à la clarté. Il s'agit sinon de produire un ouvrage grand public, du moins un un livre pouvant aller au-delà de la bulle universitaire.

Pratique 

«La peinture dans le duché de Savoie à la fin du Moyen Age (1416-1536)» de Frédéric Elsig, Biblioteca d'Arte, Silvana Editoriale, 178 pages. «Peindre à Dijon au XVIe siècle», sous la direction de Frédéric Elsig. Biblioteca d'arte, Silvana Editoriale, 294 pages. Colloque sur «Peindre à Rouen au XVIe siècle», Université de Genève, le vendredi 28 et le samedi 29 à la Salle B111 d'Uni Bastions.

Photo (Tirée du livre): La "Pieta" d'Hans Witz. Notons que la Frick Collection de New York possède à la fois l'original et une copie anonyme du XVe siècle. Hans Witz a longtemps vécu à Genève. 

Texte intercalaire.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."